Aucune exagération à caractériser le pianiste Romain Descharmes par le titre imaginé par Guillaume Connesson pour son récent concerto The Shining One : la luminosité de son jeu a véritablement irradié la salle Poirel de Nancy en ce vendredi 8 novembre. La « Soirée française », brillamment dirigée par Jean-Marie Zeitouni, a donné dans son ensemble une illustration vive et colorée du répertoire hexagonal sur une étendue près de deux cents ans, entre 1828 et 2009.

Romain Descharmes © Jean-Baptiste Millot
Romain Descharmes
© Jean-Baptiste Millot

L’ouverture des Francs-Juges d’Hector Berlioz – seul reliquat d’un opéra jamais achevé, annonciateur d’éléments réutilisés par le compositeur ultérieurement – peine un peu à sortir des starting-blocks dans l’« Adagio », exception faite des cuivres, brillants, dont l’intervention dramatique tranche avec le suspense créé par les cordes. Dès l’« Allegro assai » cependant, l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine trouve une belle unité pour ne plus la quitter de la soirée. Les pupitres de violons, plus nerveux maintenant, dévoilent leurs élégance et précision intrinsèques dans le thème enjoué. L’impressionnante vigueur du finale en annonce d’autres : c’est là l’un des atouts de la direction de Jean-Marie Zeitouni.

Entre en scène Saint-Saëns : vu l’importance de l’orchestre romantique nécessaire à l’exécution du Concerto n° 4 en do mineur, on se demande si, en plus de l’instrument et de son soliste, le chef aura encore de la place sur l’estrade, que le piano à queue recouvre en grande partie. Mais tout le monde s’y tiendra : et pendant que le plateau de la Salle Poirel atteint son point d’exploitation maximal, la salle aussi est comblée. L’œuvre est exécutée avec une finesse peu égalée, grâce à Romain Descharmes et ses collègues d’orchestre, que Jean-Marie Zeitouni oriente d’une façon aussi chaleureuse que claire et exigeante.

Il faut avoir entendu Romain Descharmes jouer Saint-Saëns, absorbé et à l’écoute en même temps. Capable de dégager du piano des sonorités les plus diverses, rappelant ici le sotto voce de l’attaque des violons, là l’onctuosité des violoncelles, le soliste donne des chatoiements de couleur insoupçonnés à son instrument. À l’aube claire peinte par les bois, les violoncelles répondent par une élégie sonore. Romain Descharmes, quant à lui, y joint le ruissellement limpide d’une petite rivière descendant de la colline. Dans la deuxième partie (les mouvements s’enchaînant avec une seule césure médiane), l’articulation méticuleuse du piano n’empêche pas de voir le soliste instiller à son instrument des accents jazzy. Le monumentalisme temporaire du thème se voit aussitôt contrebalancé par une variante virevoltante en toute légèreté au piano. 

La technicité exquise de Romain Descharmes a pour précieuse alliée un sens aigu de l’interprétation. C’est décidément un soliste comme on les adore : pas d’allures de star dans le jeu, ni d’effets de manche, mais une modestie et générosité que n’ont que les très grands, tout adonnés à leur brillante cause, et non à la représentation. On peut y ajouter de l’humour, qui perce dans le bis accordé à la salle Poirel enchantée : le laconisme avec lequel Romain Descharmes claque le dernier accord est un clin d’œil sympathique.

Ce ne sera pas le dernier. On n’a pas souvent la chance d’entendre un pianiste dans deux concertos lors de la même soirée : ce soir, on poursuit pourtant avec The Shining One de Guillaume Connesson. La traduction en musique d’un roman fantastique du début du XXe siècle fait penser à un mélange d’Also sprach Zarathustra version 2.0 avec la musique des films Disney, et l'œuvre sied tout autant à Romain Descharmes que la précédente. Entre les emportements intenses et apaisements subits, des soupirs d’altos en glissando : Jean-Marie Zeitouni est inspiré et inspirant, lui aussi, créant un autre finale fulgurant. De longues accolades entre le compositeur, présent, et le maestro, puis le pianiste, témoignent du succès incontestable de cette interprétation.

La soirée richissime s’achève avec la Symphonie n° 3 d’Albert Roussel, qui s’accorde très bien avec ses prédécesseurs et donne à entendre de belles pages de solistes : telle attaque de hautbois ou de flûte, lyriques et orientalisantes, telle introspection au violon solo, ou l’hispanisme du tambour – sept percussionnistes ne sont pas trop d’ailleurs pour l’exécution de cette œuvre monumentale créée en 1930.

La Salle Poirel a ainsi entendu une soirée de répertoire français étincelante, à laquelle la subtilité digitale de Romain Descharmes, la palette colorée de l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine et Jean-Marie Zeitouni ont apporté leur lustre.

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