Aucun doute là-dessus, le triomphe ce vendredi 11 mars de Dmitry Masleev, pour ses débuts à la Philharmonie de Paris à l'issue du récital qu'il donne dans la Salle des concerts de la Cité de la musique quasi comble, doit tout à son magnifique talent et rien au fait qu'il soit russe, à la bataille des « pour et contre » provoquée par des organisateurs qui déprogramment des artistes ici ou là – fort heureusement pas en France, à l'exception de ceux de l'oligarque de la musique Valery Gergiev – quand ils ne remplacent pas les œuvres, pour des raisons liées évidemment à l'invasion de l'Ukraine par les armées de Vladimir Poutine. Pour tout dire, on a craint une demi-heure avant le début du récital que le vainqueur du Concours Tchaïkovski 2015 ne joue devant des bancs vides, tant la salle le restera jusqu'au dernier moment. Elle s'emplira d'un coup.

Dmitry Masleev
© Vladimir Volkov

Dmitry Masleev, 33 ans, entre d'un pas vif, il est mince, un peu anguleux et semble tendu quand il salue le public. Son programme est très curieux qui associe les douze pièces des Saisons de Tchaïkovski, la Sonatine et À la manière de Borodine de Maurice Ravel, l'Étude op. 2 n° 1 de Scriabine, l'Adagio de Spartacus et Phrygie d'Aram Khatchatourian et se referme avec la Sonate n° 2 de Rachmaninov. Les Saisons font toujours un peu peur, car jouer les douze à la suite est un grand risque, tant leur substance assez mince et répétitive gagne à les voir jouées isolées ou par groupe de trois – un peu comme les Pièces lyriques de Grieg. Masleev nous ferait mentir ! Ce soir, on ne compte pas les moutons ; son jeu est alerte, jamais ne pèse ou n'insiste, son pied ne traîne pas sur la pédale et son expression pour être sobre est portée par un chant éloquent, parlant, timbré clair, transparent. Ses tempos sont justes dans la confidence comme dans les brefs emportements – et toujours la musique avance.

C'est vraiment une façon idéale de donner cette musique, pas niaise comme Janvier et Février peuvent y pousser ; l'alouette ici chante idéalement dans une lumière pianistique scintillante et nostalgique quand Mars arrive. Avril est effervescent, joyeux et d'un coup laisse passer un nuage... comme Schumann ou Mendelssohn le font si bien dans leurs « petites » pièces. On ne va pas effeuiller le calendrier, mais comment ne pas s'arrêter sur Juin et sa barcarolle qui justement ne traîne pas mais baigne dans une lumière si nostalgique, si simplement étreignante que l'on aimerait qu'elle ne finisse jamais car Masleev ne martèle pas son petit emballement central... Et le musicien nous tirerait presque les larmes quand vient Octobre dont il n'enfonce pas la mélodie au fond du clavier mais la laisse flotter entre le ciel et la terre dans une lumière dorée. Quel artiste ! Et tout est si simple, si ingénu, sans jamais que la musique ne soit expliquée...

Dmitry Masleev
© Vladimir Volkov

Que se passe-t-il après l'entracte ? La Sonatine de Ravel n'ira pas de soi. Musique très difficile, pas pour les doigts, mais pour l'essentiel, ce miroir aux alouettes ravélien qui fait se dérober carrures et mouvements, nuances et articulations, allure générale et détails essentiels : chez ce compositeur, déplacez un accent, faites une faute de lecture et la musique se venge immédiatement – Debussy est plus accommodant. Masleev n'est pas là. dans le Menuet, il se trompe fugitivement et soudain déconcentré laisse la musique lui échapper. Il ne la rattrapera pas dans le Finale, instable plus que porté par une détermination qui n'a rien à voir avec le tempo – excellent –, mais tout avec une articulation nette et une gestion dramaturgique, ici absentes. Elles ne le seront pas du Khatchatourian chanté avec élégance et un sentiment juste né d'une sonorité transparente et timbrée sans excès. Masleev nous donne envie d'entendre l'original pour orchestre qui est une pièce qu'on ne donne plus guère au concert, hélas ! 

Dans la Sonate op. 36 de Rachmaninov comme dans les deux bis du compositeur (Étude-Tableau op. 39 n° 4 et Élégie), Masleev est chez lui, comme Nikolaï Lugansky l'est, et comme quelques rares autres le sont. Emportements sans esbroufe, chant éperdu sans sentimentalité, construction solide s'effaçant devant l'inspiration, sonorité de diamant, sans aucune dureté, jeu orchestral et lyrique et par dessus tout ce regard noble porté sur la musique d'un compositeur mort en 1943 mais qu'on n'aura jamais aussi bien joué et compris que depuis la fin du XXe siècle.

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