Mathilde Monnier, qui a dirigé pendant vingt le Centre chorégraphique de Montpellier, avant de prendre la tête du Centre national de la danse de Pantin il y a trois ans, est en tournée à travers l’Europe avec un nouveau spectacle, El Baile. Pour cette création ayant pour toile de fond l’Argentine des trois dernières décennies, Mathilde Monnier s’est associée à l’écrivain argentin Alan Pauls afin de concevoir à quatre mains le déroulé d’un spectacle d’une réelle densité dramaturgique, au carrefour entre danse, théâtre et chant.

© Christophe Martin
© Christophe Martin

El Baile raconte par petites touches l’histoire contemporaine de l’Argentine à travers une succession de scènes courtes, de mots, de chansons et de danses. Mathilde Monnier et Alan Pauls ont pris comme point de départ la pièce de Jean-Claude Penchenat Le Bal (dont l’adaptation au cinéma en 1983 par le réalisateur Ettore Scola est davantage restée dans les mémoires) pour mettre en scène un grand bal qui s’anime aux rythmes du tango et de la cumbia. Des chaises vides entourent une piste de danse à l’ouverture des rideaux. Les interprètes gagnent leur siège un par un dans le silence, en jetant un regard circulaire au public. Puis ils se lèvent, s’agitent et chantonnent chacun dans leur coin dans un brouhaha peu lisible au départ. Mais si la pièce débute de façon peu convaincante, un rythme et une couleur argentine émergent peu à peu de ces prémices confuses. La dynamique s’enclenche vraiment lorsqu’un danseur mime un drible et que la danse surgit sur scène dans une séquence de hip-hop tonitruante, évoquant les années 1990. La fièvre retombe ensuite laissant les interprètes se découvrir, rire et pleurer. El Baile est bien sûr émaillée de références à l’Argentine : la vache, les hauts talons évoquant le tango, le rythme de la cumbia, mais aussi le foot, avec une très belle scène finale, où un homme enfermé dans des cages danse sur le tube « El mato a un policia motorizado » tandis qu’un autre envoie violemment le ballon contre la grille.

Si Mathilde Monnier montre une Argentine aux multiples visages, le rythme du tango enveloppant revient comme un leitmotiv puissant. Plusieurs couples dansent à différents moments de la pièce, qui se termine sur un tango collectif dansé par une chaine humaine. Et n’est-ce pas ainsi que s’illustre le paradoxe d’une histoire contemporaine faite de nombreuses fractures et de continuité ? Ce sont tous ces visages qu’incarnent les danseurs d’El Baile lorsqu’ils s’avancent sur une ligne en tressautant et grimaçant en proie à leur folie, avant que le lent mouvement d’un tango n’enraye le désordre et que les pas s’accordent dans un unisson harmonieux.

Avec des tableaux entraînants, souvent caustiques et une brillante vision de la mise en scène, cette nouvelle création révèle bien sûr la maturité chorégraphique de Mathilde Monnier. Mais la force d’El Baile tient aussi en grande partie à l’engagement artistique des interprètes. Majoritairement argentine, la troupe donne à voir une danse maîtrisée, alliée à une véritable puissance théâtrale. La performance de la danseuse Valeria Polorena est particulièrement remarquable, tandis que Martin Gil ou Celia Argüella Rena, sur un plan plus théâtral, sont eux aussi saisissants. On entend même quelques jolies voix, comme celle de Carmen Pereiro Numer.