Connue pour ses spectacles hautement personnels et pour la réinvention du flamenco qu’elle opère à travers des créations toujours intelligemment construites mais systématiquement déroutantes, la chorégraphe et danseuse Rocío Molina revient à Chaillot avec Encender el cuerpo. Cette fois, elle s’intéresse au point de départ : la mise en mouvement du corps, autrement dit l’échauffement. Commencer sans cesse à nouveau permettrait-il de retarder indéfiniment la fin ? De cette idée simple, Rocío Molina tire un spectacle foisonnant, visuellement saisissant, parfois désarçonnant au point de se perdre un peu en chemin.

L’échauffement, en apparence banal, devient d’emblée une véritable performance. Lorsque le public entre, Rocío Molina est déjà là, en mouvement sur son tapis de yoga. Stoïque et imperturbable (quasi lassée), elle accélère, répète, change d’exercice puis de côté, persévère, dévoile une endurance solide. L’absence de véritable début donne à la séquence une dimension assez vertigineuse : si elle a commencé avant l’entrée du public, quand l’échauffement a-t-il démarré ? Et peut-il seulement finir ? La routine quotidienne se transforme ainsi en principe dramaturgique : un corps condamné à recommencer pour continuer d’exister.
La danseuse parle presque sans interruption. En espagnol (surtitré), elle expose sa démarche en détail tout en exécutant des mouvements d’une redoutable technicité. L’effet est souvent comique : elle déroule ses phrases à vive allure, sans être essoufflée et surtout avec un calme désarmant tandis que ses pieds frappent le sol à une cadence effrénée et avec une précision infaillible – elle aime pourtant démarrer son échauffement « lentement, en dessous de [ses] capacités » ! Derrière cette démonstration époustouflante de zapateado, quelque chose de plus grave affleure progressivement ; car l’échauffement fait mal. Rocío Molina transpire, subit, pousse en fait volontairement son corps jusqu’à souhaiter atteindre, dit-elle, le stade « post-douleur », celui où la souffrance finit par ne plus être perceptible.
Puis, presque brusquement, elle se met véritablement à danser. Soudain, celle qui semblait chercher à apprivoiser son propre corps devient l’interprète souveraine d’une chorégraphie. Le rapport s’inverse donc : le corps n’est plus un obstacle à dompter, mais l’instrument parfaitement maîtrisé d’un élan qui s’écrit au gré de ressentis profonds.
Une interprétation du thème principal des Variations Goldberg de Bach prolonge cette bascule. Rocío Molina s’approprie le rythme, les dynamiques et la structure musicale tout en les colorant de son esthétique flamenca. À mesure que le spectacle avance, les costumes et les humeurs se transforment, construisant un univers aux facettes multiples. Une chaise métallique, une table en bois surmontée d’un verre plein, une jupe longue, un haut pailleté, des ciseaux, une gourde : les objets apparaissent, disparaissent et participent à cette étrange logique du recommencement. Même la chaise, reliée à un fil qui semble lui donner une vie propre, paraît vouloir entrer dans la danse.

À un certain point entre en scène José Manuel Ramos « El Oruco », danseur et musicien, qui prend alors en charge le rythme grâce à ses pieds, à sa voix et aux palmas. Complice néanmoins légèrement trop brusque (un choix esthétique et non une caractéristique perçue de l’interprète, il importe de le souligner !), il pousse la danseuse dans ses retranchements, comme un coach qui chercherait à lui faire dépasser ses limites. Ses encouragements criés introduisent une étrangeté difficile à comprendre dans le spectacle : cette présence extérieure vient troubler l’image de femme forte, volontaire et solitaire que Rocío Molina avait construite jusque-là.
Car c’est finalement cette solitude qui demeure la plus impressionnante. Certes, le corps est parfois soutenu par une chaise, un partenaire, une musique, une lumière ou un costume. Mais Rocío Molina n’a besoin de rien d’autre que de son propre corps et de ses talons. Elle se donnera jusqu’au point qu’elle a elle-même fixé, et elle s’en réclame, rien ne pourra l’arrêter avant qu’elle ne le décide.
« Commencer sans penser, pour voir de quoi est fait ce présent dans lequel nous sommes, (...) et le feu, toujours le même et toujours autre, ancien et moderne, brûlant, à nouveau », écrit-elle dans la note d’intention du spectacle. Tout Encender el cuerpo est là : dans ce feu qui oblige à recommencer, dans cette énergie qui consume autant qu’elle fait renaître. Un spectacle parfois foisonnant jusqu’à l’égarement, mais porté par une interprète dont l’engagement physique et artistique impose, lui, une évidence : chez Rocío Molina, recommencer n’est jamais revenir au même endroit.




















