Tout comme on parlait d'un « phénomène Nézet-Seguin », il est en train de se produire en Europe un phénomène « François-Xavier Roth ». Le chef, d'un geste fédérateur, a su rallier derrière lui des musiciens, des orchestres, et un public dans une approche nouvelle, autant faite de convivialité, de souplesse, que d'exigence. Ce lundi, il donnait avec son fidèle ensemble Les Siècles un programme éminemment fin de siècle, l’occasion unique pour un peu plus de deux mille chanceux d’entendre côte à côte deux des plus importantes partitions de l’année 1888 !

François-Xavier Roth © Julien Hanck
François-Xavier Roth
© Julien Hanck

Œuvre roborative que la Symphonie en ré mineur de César Franck ! Avec ses modulations permanentes, l’épaisseur de ses textures. Si tous les grands chefs du siècle passé s’y sont frottés, cela fait quelques années (décennies ?) que la Symphonie semble ne plus susciter le même engouement. Il faut dire qu’avec sa forme cyclique, ses inextricables développements, elle n’est pas d’une préhension facile par l’esprit. C’est sans doute pour cette raison que l’approche de François-Xavier Roth était tant portée sur une fluidification du texte. Alors que tant de chefs ont approché le Lento liminaire avec un hiératisme, une inexorabilité Brucknériennes, François Xavier Roth privilégie une souplesse parcourue d’élans vitaux. Avec lui, l’allegretto avance en permanence, sans s’éterniser sur les tenues, prenant la forme d’une marche rapide, sublimée par la grâce des excellents cor et cor anglais. Biseauter les grands enchaînements harmoniques du Finale récapitulatif lui permet de gagner une alacrité tout à fait bienvenue dans une partition si massive, ce qui n’empêche pas la conclusion grandiose de rayonner avec toute l’exultation et la compacité attendue.

François-Xavier Roth dirigeant Les Siècles © Julien Hanck
François-Xavier Roth dirigeant Les Siècles
© Julien Hanck

Encore une Titan ?! Oui, à ceci près que le concert de ce soir réintroduit l’Andante historique « Fleurettes », que Mahler avait supprimé après l’exécution de Weimar de 1894. Avec ce court mouvement de 8 minutes à peine, la Titan récupère la page de poésie champêtre inaltérée qui lui faisait défaut (le premier mouvement se terminant dans l’héroïsme, qui plus est sur une queue de poisson !). Sans le grand crescendo menaçant du premier mouvement, sans l’entrain, la nostalgie ou les éclairs des mouvements suivants, voici quelques minutes paisibles et lumineuses d’ut majeur évoquant les Tempo di menuetto et Comodo de la 3ème Symphonie, et qui raviront tout Mahlérien.

François-Xavier Roth faisant saluer les pupitres de vents © Julien Hanck
François-Xavier Roth faisant saluer les pupitres de vents
© Julien Hanck

De cette Première Symphonie, on a entendu ces dernières années des approches extrêmement variées : pulpeuses (Nézet-Séguin/Rotterdam), cataclysmiques (Gergiev/Münchner Philharmoniker), ou au contraire décantées à l’extrême (Blomstedt/Orchestre de Paris). Mais là où la plupart des chefs essentialisent le discours musical en privilégiant une grande ligne principale, facile à suivre, qu’ils plient ensuite à leur volonté, François-Xavier Roth opte pour une approche musicalement démocratique : attentif au moindre détail d’écriture, il nous fait entendre avec une étonnante clarté toutes les voix secondaires. On est loin de la ligne de chant écrasante d’éloquence et d’expression, réduisant le reste au stade de fioritures. Bien au contraire, le chef semble jongler en permanence avec plusieurs voix d’égales importances. La meilleure différenciation des timbres que permettent les instruments d’époque corrobore cette approche parfois quasi contrapuntique de la partition : ce que l’on perd en richesse de caractérisation psychologique, on le regagne mille fois dans la soudaine transparence de l’architecture. Grâce à ces mêmes instruments d’époque, la pertinence de certains alliages de timbre saute aux yeux (notamment dans les interventions qui suivent la longue pédale de la initiale), on comprend d’un coup nombre d’effets, de superpositions subtiles dont les instruments d’aujourd’hui ne donnent qu’une pâle image.

Après la Première Symphonie de Mahler © Julien Hanck
Après la Première Symphonie de Mahler
© Julien Hanck

Toutefois, le fétichisme de l’historiquement exact chez les Siècles ne témoigne pas d’un simple sectarisme. L’obligation d’authenticité la plus rigoureuse pousse cet ensemble hors de l’expression subjective, en direction d’une musique pure : avec François-Xavier Roth, le chef tout-puissant abdique et laisse sa pleine place au génie du texte. C’est la matière première de la musique qui est pleinement expressive, non plus tant le sujet qui la porte. Dès lors, est-il vraiment utile de préciser que Les Siècles ne sont pas tout à fait aussi réactifs aux changements de tempi que ne l’était un Rotterdam Philharmonic, habitué aux embardées rythmiques de Nézet-Séguin ? Ce soir, un parcours davantage en ligne brisée qu’un grand slalom. Mais ce n’est que pour mieux servir une pleine transparence de l’action musicale !

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