Une tradition bien ancrée dans la vie musicale bruxelloise veut que Bozar accueille chaque semestre un concert de prestige mettant en évidence un ensemble représentant le pays qui occupe à ce moment-là la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. La Tchéquie assumant jusqu’à la fin de l’année cette importante fonction, on peut imaginer – même si le programme n’en disait rien – que la visite du Czech Philharmonic devait s’inscrire dans ce cadre.

Gautier Capuçon, Semyon Bychkov et le Czech Philharmonic à Bozar
© Petr Kadlec

Les mélomanes réunis dans une salle Henry Le Bœuf moyennement remplie réservent un chaleureux accueil à l’orchestre dès son arrivée sur scène et avant même que le chef Semyon Bychkov et Gautier Capuçon ne les rejoignent pour interpréter le Premier Concerto pour violoncelle de Haydn. Face à un ensemble orchestral très judicieusement réduit, Gautier Capuçon va offrir une interprétation de haute tenue de cette œuvre si pétillante et spirituelle. Il fait directement admirer la beauté et l’ampleur de sa sonorité, et captive par une approche où franchise et délicatesse alternent. Accompagné par un Semyon Bychkov très attentif et reprenant à son compte certains principes de l’interprétation historiquement informée (tel l’usage très restreint du vibrato ou la dynamique en terrasses), le soliste se montre invariablement passionnant, en particulier dans l’Adagio central où, ayant recours à un minimum de vibrato, il obtient de très belles couleurs de son superbe instrument et fait preuve d’une impressionnante maîtrise de la ligne longue. Dans le finale, marqué par une intonation parfaite et une superbe conduite d’archet, Capuçon se montre virtuose et spirituel. Très applaudi, le violoncelliste offre un bis inattendu sous la forme du prélude extrait de la musique du film Le Taon de Chostakovitch, entendu ici dans un version qui voit le soliste dialoguer avec ses quatre collègues du Czech Philharmonic.

Semyon Bychkov et le Czech Philharmonic à Bozar
© Petr Kadlec

Après avoir offert un accompagnement efficace mais sans distinction particulière dans l'œuvre de Haydn, la formation praguoise va se montrer sous son meilleur jour dans la Onzième Symphonie « L’année 1905 » de Chostakovitch. Le compositeur russe étant un champion de l’ambiguïté, on pourra disserter à l’infini sur le point de savoir si cette œuvre, créée en 1957, est vraiment un hommage à la révolution avortée de 1905 ou plutôt, comme l’affirment certains, au soulèvement hongrois de 1956. Quoi qu’il en soit, on ne peut nier l’impression de malaise et de sourde inquiétude qui parcourt le premier mouvement, avec ces sonneries de trompettes se détachant sur fond de cordes en sourdine comme désincarnées. L’Allegro qui suit voit la tension monter de façon inexorable avant de déboucher sur un effrayant paroxysme sonore. L’Adagio s’ouvre et se conclut sur une plainte poignante des altos, splendidement interprétée. Avec ce qui semble être un optimisme de commande, le finale donne l’impression de tourner en rond avant que ne revienne l’introduction du premier mouvement et ne retentisse le tocsin.

Si l’œuvre est assez inégale et parfois franchement creuse, il est impossible de l’imaginer mieux défendue qu’elle ne le fut par un Bychkov qui s'engagea sans arrière-pensées ni ironie dans une défense passionnée de cette musique à la tête d'un orchestre totalement impliqué, homogène et discipliné. Même si le son du Czech Philharmonic d’aujourd'hui n’est plus de ceux qu’on reconnaît les yeux fermés (la légendaire souplesse des cordes et les bois délicieusement rustiques appartiennent définitivement au passé), la prestigieuse formation demeure un ensemble de grande qualité, capable de la plus grande délicatesse sonore comme de terrifiants déchaînements orchestraux. Et Bychkov, son directeur musical depuis 2018, en tire vraiment le meilleur.

***11