Lorsque Matthias Goerne et Daniil Trifonov entrent d’un pas léger sur la scène de la grande salle Pierre Boulez ce 15 juin, on est loin de se douter que la déclinaison des tourments de l’âme face à l’amour et à la mort formera l’essentiel d’un voyage qui s’achèvera cependant sur une lumineuse note d’espoir. L’appel lointain et funèbre du piano de « Schlafen », la désagrégation de l’ostinato instrumental de « Warm die Lüfte » traduisent admirablement la nature fiévreuse de la poésie de Hebbel et de Mombert et les frémissements de la musique de Berg, mais ici la beauté du son n’est jamais sacrifiée au profit de l’urgence.

Matthias Goerne
© Caroline de Bon

Offrant un parfait contrepoint aux sonorités moirées du pianiste, Goerne entre dans le cycle de Berg sur la pointe des pieds. On ne peut se soustraire à l’appel du premier lied aux pianissimos ensommeillés, à la douce persuasion du rêve mêlé de révolte de « Nun ich der Riesen », la voix est capable d’ardeur et de caresse et déploie dans les pianissimos les plus ténus un riche voile riche d’harmoniques. Mettant à profit le vibrato qu’apporte la maturité vocale, Goerne est capable de la plus grande délicatesse dans le « Im wunderschönen Monat Mai » qui ouvre les Dichterliebe de Schumann, il allège la voix dans « Ich will meine Seele tauchen » soutenu par un piano aux harmonies liquides, tout en réservant les éclats les plus flamboyants à un émouvant « Ich grolle nicht ».

Partout Trifonov creuse les caractères, apportant une frénésie grinçante à la danse de « Das ist ein Flöten und Geigen » ou soulignant le cynisme grandiloquent de « Ein Jüngling liebt ein Mädchen ». On retient son souffle plus d’une fois lorsque les arpèges fantomatiques soulignent la douleur et le regret, jusqu’au murmure des deux partenaires dans le désolé « Ich hab im Traum geweinet ». Plongeant dans la spirale de l’introspection, les trois lieder de Wolf sur des poèmes de Michel-Ange sont frappés d’une pesanteur que la voix de Goerne sait teinter d’ambivalence, la richesse du timbre illuminant ces inquiétudes fugaces (« Alles endet ») ou la naissance du désir (« Fühlt meine Seele »).

Daniil Trifonov
© Ava du Parc

Un changement de caractère s’opère avec trois mélodies de Chostakovitch également sur des poèmes du Florentin, dont l’intensité trahit l’inquiétude du compositeur au soir de sa vie. Là ou le métal noble de la voix du baryton fait valoir un phrasé long et soutenu, le piano erre dans des brumes amères après avoir vainement interrogé le chanteur à travers des thèmes aux contours indécis et capricieux. Là encore, la pertinence narrative et la variété des couleurs à la disposition du pianiste font mouche. Dans l’ambitus étendu des Vier ernste Gesänge de Brahms, Goerne fait preuve d’une agilité parfaite, les grands intervalles de « Denn es gehet dem Menschen » semblent arrachés à la minéralisé pesante du piano, puis la voix semble enfin se libérer de ses liens dans les aigus impalpables de « O Tod ». Après ce florilège d’une intensité expressive extraordinaire, les deux artistes offriront en bis un « Bist du bei mir » (attribué à Bach) d’une absolue tendresse.

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