De retour à l’Opéra Comique après quatre ans, le Hamlet d’Ambroise Thomas n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. Outre la mise en scène très efficace de Cyril Teste, la production compte de nouveau à son affiche deux des plus grandes voix du moment. Sur les deux premiers actes où il demeure omniprésent, Stéphane Degout confirme en effet qu’il est sans nul doute le plus grand Hamlet de sa génération. Ardue, techniquement comme expressivement parlant, la partition sollicite son rôle-titre sans repos durant les deux premiers actes : le baryton rappelle, durant cette première heure et demie, combien sa voix sait se prêter aux élans romantiques. Central, chose rare pour cette tessiture, le rôle comporte son lot d’aigus ténus, de clairs-obscurs émis en voix de tête, de nuances acrobatiques, témoignant de l’impulsivité puis de la mise à l’épreuve de ce jeune personnage perdant peu à peu de sa naïveté.

Hamlet à l'Opéra Comique
© Vincent Pontet

Revenu de l’entracte, le prince semble encore frappé par la révélation d’un grand moment de théâtre dans le théâtre. Le Meurtre de Gonzague, réquisitoire décapant, vient de révéler à la cour la culpabilité de Claudius et de Gertrude, et d’ôter au héros tout son éclat. S’agit-il d’un choix d’interprétation ou d’une économie vocale, par ailleurs tout à fait compréhensible ? Le fait est que cet Hamlet captivant cède alors la place à une Ophélie magistrale, bénéficiant de la voix hors norme et surtout de l’interprétation sans faille de Sabine Devieilhe. Son air de folie et sa scène de mort, dont le recours à un chant suédois accentue l’étrangeté et la crudité, laissent l’auditoire béat d’admiration. Non contente de briller par ses aigus perçants, la fluidité de ses vocalises ou la rondeur de son timbre, la soprano rappelle ses talents d’interprétation et combien la déraison trouve sa source dans le désespoir. Ils seront alors nombreux, de par les rangs, à décaler quelque peu leurs masques sanitaires pour y glisser leurs mouchoirs…

Sabine Devieilhe (Ophélie)
© Vincent Pontet

Replacer Ophélie au centre n’avait, du temps d’Ambroise Thomas, rien d’étonnant, la relecture romantique du mythe shakespearien s’étant davantage attardée sur l’amoureuse suicidaire que sur la solitude métaphysique d’Hamlet. Comme pour déjouer ce penchant un brin sentimentaliste, Cyril Teste met en place tous les moyens possibles pour désaxer les regards et les points de vue. Les changements successifs de décor, le choix de la vidéo live pour scruter les personnages en retrait et exposer, sur un écran géant, le hors-champ, se révèlent souvent intéressants à défaut de pleinement convaincre. Ils n’en boostent pas moins le rythme de ces cinq actes qui s’écoulent sans qu’on y prenne garde, grâce à ce goût du mouvement ainsi qu’à une minutie tangible dans la direction d’acteurs. La mise en espace permettra notamment d’entendre le Chœur Les Éléments, très en forme, sous toutes ses coutures. Tout juste tiquera-t-on devant un cliché dispensable : soit un énième recours à des flashs aveuglants pour figurer les aléas du tapis rouge en ouverture, flashs qui ont manqué de déclencher une crise d’épilepsie au parterre. Il serait grand temps que le spectacle vivant emboîte le pas au cinéma et aux arts visuels et se débarrasse de ces effets inutiles. Ou du moins les signale le temps d’un avertissement pour éviter ce genre d’incident.

Hamlet à l'Opéra Comique
© Vincent Pontet

Musicalement parlant, la production peut s’enorgueillir d’une prestation encore plus ébouriffante qu’à sa création. Sous la direction de Louis Langrée ayant pris entretemps la tête de l’Opéra Comique, l’Orchestre des Champs-Élysées se prête avec intelligence et sensibilité aux pages exigeantes de l’opéra. Les complications sont nombreuses, notamment du côté des cuivres, et sont traversées avec un panache certain. Venu sur scène le temps d’un solo mémorable, le saxophone de Sylvain Malézieux rappellera quelle belle intuition mélodique animait le compositeur. La phalange se révèlera par ailleurs d’une complicité à toute épreuve avec le plateau vocal, complicité dont ne peuvent s’enorgueillir toutes les scènes opératiques. Les nouveaux venus peuvent ainsi déployer leur rôle en toute liberté : Géraldine Chauvet, venue remplacer au pied levé une Lucile Richardot covidée, prête au rôle de mère meurtrière un timbre rocailleux et une présence ambiguë. Pierre Derhet est un Laërte convaincant et ancré. Yu Shao et Geoffroy Buffière sont également marquants en fossoyeurs tous terrains.

Du côté des « anciens », on jubile également. Les graves caverneux de Jérôme Varnier en font un spectre d’anthologie, redoutablement humain et d’autant plus inquiétant. Le Polonius de Nicolas Legoux et surtout le Claudius de Laurent Alvaro, tous deux d’une solidité vocale et théâtrale saluable, rappellent combien l’œuvre de Thomas demeure portée par des tessitures graves, et par là-même des couleurs plus sombres que l’époque ne le préconisait. Le rêve ne peut ici qu’être une échappatoire morbide. La résolution, en apparence plus heureuse que celle de la pièce, ne convaincra ainsi personne. Cet Hamlet-là est d’une redoutable noirceur. 

****1