André Furno rêvait d'associer dans un même concert Martha Argerich et Ivo Pogorelich sous l'égide de Claudio Abbado qui avait enregistré les deux concertos de Chopin, le premier avec Martha Argerich et le second avec Pogorelich. L'infatigable producteur de la série Piano 4 étoiles avait ainsi imaginé leur faire jouer les deux concertos dans leur version pour piano et quatuor à cordes, tels que Chopin les avait sans doute joués à Paris. Las ! La pianiste argentine a déclaré forfait en raison d'un conflit d'agenda – une présence requise en Israël au jury du Concours Rubinstein qui a dû être décalé en raison des événements récents. Ce rendez-vous à deux à la Philharmonie s'est donc transformé en récital du seul Ivo Pogorelich, pour un programme copieux entièrement dévolu à Chopin, le compositeur auquel le nom et une grande partie de la carrière du pianiste croate sont indissolublement liés.

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Ivo Pogorelich © Andrej Grilc
Ivo Pogorelich
© Andrej Grilc

Pogorelich ouvre le bal avec le Prélude op. 45 comme il y a trois ans Salle Gaveau, mais il semble cette fois-ci moins soucieux de déconstruction, de recomposition de la structure formelle de l'œuvre que d'un chant qui se déploie dans toutes les dimensions sonores d'un piano parfaitement réglé. Moins de narcissisme, plus de rigueur ! La Berceuse op. 57 continue dans cette perspective : Pogorelich tient le tempo initial sans se laisser distraire par quelque joliesse, en même temps qu'il compose un paysage onirique de toute beauté par un festival de sonorités liquides.

Les membres du quatuor de la Staatskapelle de Berlin sont les premiers auditeurs de ce piano voluptueux, puisqu'ils sont entrés sur scène en même temps que le pianiste. Ils ont eu le temps de s'imprégner des conceptions de leur partenaire avant d'aborder le Deuxième Concerto de Chopin en format de chambre. Il faut un temps d'adaptation certain pour retrouver nos repères dans la longue introduction d'ordinaire confiée à l'orchestre, d'autant que le quatuor paraît d'abord déséquilibré, avec un premier violon comme en retrait.

L'entrée du piano rétablit les choses, parce que l'écriture même de Chopin confine alors le quatuor à des figures d'accompagnement et de soutien du soliste. Le compositeur n'avait que 19 ans lorsqu'il s'est lancé dans ce concerto (qui est en réalité le premier composé) et l'ouvrage se distingue d'emblée de ses contemporains en privilégiant le cantabile de la ligne mélodique (la romance du deuxième mouvement est du pur bel canto). Pogorelich mène le jeu dès l'entrée du piano avec une sereine autorité, jamais incongrue ni brutale. Là où d'autres s'alanguiraient, prendraient la pose, il semble précisément fuir ces défauts de narcissisme qu'on lui a si souvent imputés. Sa maîtrise phénoménale d'un nuancier infini aux deux mains, nous met toujours en état de tout entendre de la partition. 

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La seconde partie reprend très largement le programme Chopin que le pianiste donnait ici même en novembre 2024. Seule nouveauté : la Barcarolle op. 60 dont on aurait pu se passer, le pianiste y semblant bien en peine d'inspiration. Pour le reste, la comparaison entre les deux soirées est révélatrice de ce chemin de rigueur que Pogorelich semble avoir emprunté depuis. Dans les Mazurkas op. 59, la magie d'un piano qui faisait « entendre tant de lignes, tant de couleurs différentes » comme l'écrivait Alain Lompech est toujours là, mais débarrassée des minauderies qui pouvaient la masquer.

Dans la Sonate n° 2, la fièvre du premier mouvement ne retombe jamais et ne subit aucun enjolivement, le scherzo pourrait être plus ardent, mais dans la retenue du tempo pris par le pianiste il n'en est que plus grandiose. Quant à la marche funèbre, elle avance inexorablement, vivement même, dans un halo de lumière céleste. Le pianiste enchaîne avec cet étrange finale, cette sorte de bagatelle sans tonalité, qui chez d'autres se dissout dans un brouillard sonore, et qui retentit ici avec une époustouflante lisibilité.

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