Ivo Pogorelich. Ce nom légendaire du piano suscite toujours chez nombre de mélomanes une admiration sans borne, une fascination magnétique, si ce n’est une pointe de crainte face à ce génie sans concession de plus en plus incompris. Le voici ce soir de retour en France pour le récital annuel qu’il donne à la Salle Gaveau. La salle est pleine pour entendre ce gourou du piano, l’atmosphère vibrante, presque lourde d’anticipation. Au programme Mozart, Beethoven, Chopin, Liszt et Ravel. Il est cependant de notre devoir d’avertir le lecteur : ce sont moins ces illustres compositeurs qu’il nous sera donné d’entendre ce soir que Pogorelich lui-même, tant il métamorphose ce qu’il joue. Un récital d’Ivo Pogorelich est une expérience musicale hautement singulière, une expédition dangereuse en contrées extrêmes, vierges de toute exploration passée, où règne un ordre étrange, fascinant, déroutant et brutal. Cela est dit, écoutons.

Ivo Pogorelich © Alfonso Batalla
Ivo Pogorelich
© Alfonso Batalla

S’empoigner du matériau musical, procéder à l’ablation de toute la substance dynamique et psychologique qu’il contient a priori, l’étirer et l’étirer encore dans le temps, à l’extrême, puis le sculpter en lui insufflant des courbes, des élans, des manières, en l’immobilisant ou en le brisant selon des postures dans lesquelles il ne s’est jamais trouvé. Voilà la crédo de Pogorelich dans Mozart, dans les deux premiers mouvements de Beethoven, dans une bonne partie de Chopin et dans Ravel. 

Dans Mozart et dans Beethoven cet étirement systématique confine à une désubstantification. Le contenu psychologique se dissout dans la lenteur, la spontanéité mozartienne s’écroule tandis que la tension dialectique beethovénienne est vouée à s’étioler, immanquablement. La notion même de phrase musicale chancelle lorsque l’étirement dilate les complicités harmoniques, mélodiques ou rythmiques des notes entre elles. Si l’on peut quelquefois suivre le galbe des courbes on ne peut plus suivre de discours. Est-ce un acte de dépassement du « fascisme du langage musical » ? Par cette lenteur superlative le pianiste voudrait-il montrer ce qu’il reste au « degré zéro de la musique », voudrait-il tester les œuvres pour dévoiler ce qu’elles deviennent aux confins de la note lorsqu’on neutralise toute possibilité d’association et de représentation, toute opposition signifiante et que l’on déjoue les assignations ?

Que livrent ces œuvres ainsi soumises au supplice de l’étirement ? Dans Mozart il en ressort une impression d’improvisation par le contraste qu'il imprime aux tempi et aux dynamiques au sein même de la phrase, tout en déployant une remarquable maîtrise technique du détail de l’inflexion de chaque note qui fait affleurer des correspondances insoupçonnées. Un sentiment de grande liberté, certes, mais également une sorte d’errance évanescente dont il est difficile de suivre le fil. L’Allegro de la sonate de Beethoven évolue selon un flux privé de toute nervosité, de toute moelle. Il y a certes des soubresauts, des amas de notes qui montent en crescendo, sans que l’on y sente une participation psychologique. La Ballade n°3 de Chopin ne déroge pas au principe d’étirement, qui convainc d’ailleurs plus que dans Beethoven. Le tempo est à nouveau très lent, l’énonciation est au note-à-note, presque lourde, mais crée une atmosphère de louvoiement où les hésitations et les velléités transfigurent complètement l’œuvre et valent la peine d’être entendues au moins une fois.

Chez Pogorelich cet étirement dans le temps s’accompagne souvent d’une prégnance des basses, ajoutant un caractère sombre voire funeste au propos, quitte à reléguer main droite en second plan. Ses basses savent grésiller dans Beethoven ou dans Chopin, mais aussi rugir. Nul ne peut écouter le pianiste sans être intimidé par la puissance qu’il sait asséner au clavier, à la limite de ce que peut supporter l’instrument. Brutale, directe, sans compromis, toute en déflagration, mais également cinglante et âpre, dans une violence désincarnée. Le mouvement final du Beethoven en tire une dimension ahurissante, fantastique, qui sidère par son ampleur solennelle et mystique. Il en est presque de même du final de la ballade de Chopin. Quant aux trois Etudes d’exécution transcendantes de Liszt qu’il jouera, elles sont sans doute les moins inspirées du programme. Il nous assomme littéralement dans la n°10 Allegro Agitato à coup de burin, procède par spasmes confus dans la n°8 Wild Jagd et nous perd dans la n°5 Feux Follets par une agitation féroce de la main gauche qui va partout sans aller nulle part. La Valse de Ravel enfin est complètement ciselée et déconstruite. On y retrouve tous les aspects déjà évoqués et l’on s’y perd tant cette valse se transforme en amas sonores indistincts, en fulgurances éparses, déconnectées, en glissandi presque thématiques qui immédiatement se placent en rupture. Seul le final nous convainc avec ses accents à la Prokofiev et sa tension permanente entretenue par le despotisme d’une main gauche souveraine.

Un concert donc hors cadre, hors catégorie, où l‘étourdissement coudoie la désincarnation,  ou l’illumination borde la désolation.

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