La Tartine de beurre de « Mozart » pour finir ? Toujours aussi ravissante et amusante avec ses glissandos et sa mutine mélodie jouée d'un doigt, elle ne sera pas victime de la loi de Murphy sous ceux de Sélim Mazari qui, devant le triomphe et poussé par Marc Leroy-Calatayud, va donner un second bis : une des bagatelles de Beethoven. Sans guillemets au nom du compositeur allemand, car elle n'est pas apocryphe comme l'est le bis précédent. Elle est l'une de ses dernières œuvres et est tellement bien jouée avec les ruptures et effets de surprise attendus qu'on brûle d'entendre ce pianiste les jouer toutes.

On sort de ce concert donné au Théâtre du Beauvaisis – Scène nationale en se grattant la tête. Pas jusqu'au sang, mais bon sang ! se dit-on : il faut donc venir à Pianoscope pour entendre des concertos de Mozart et de Muzio Clementi donnés avec le bon effectif. Le manque de moyens est parfois une bénédiction. À Paris, on donne les concertos classiques et aussi ceux de Chopin avec douze, voire quatorze premiers violons, car il faut bien employer les musiciens des formations symphoniques. Ce soir, pour le Concerto n° 9 pour piano et orchestre de Mozart, le fameux « Jeunehomme » qui doit son surnom à une jeune femme, fille d'un ami français du compositeur, ils seront six. Ajoutons-y six seconds violons, six altos, cinq violoncelles et trois contrebasses, deux cors et deux hautbois et la formation sera complète. Certes, Mozart n'a pas précisé le nombre de cordes, mais son pianoforte ne se serait pas fait entendre avec un effectif plus important que celui de ce soir.
Mazari joue un somptueux Steinway au timbre doux et boisé jusque dans l'aigu, au clavier facile et il se paie le luxe de ne jamais le faire sonner trop, tout en donnant l'impression qu'il ne se retient pas : il chante librement et la tension qu'il imprime à la musique ne doit rien à la déclamation et tout à la subtilité avec laquelle il articule ses phrases, de concert avec les musiciens. C'est ce que l'on entend dans une salle pleine à ras bord d'un public silencieux et attentif, dans une acoustique pensée pour la voix parlée, plus précise que moelleuse et réverbérée, qui ne pardonne rien à l'Orchestre de Picardie dirigé par Marc Leroy-Calatayud, le nouveau et tout jeune directeur musical de l'Opéra de Tours.
On écoute tout ce qui se passe dans l'orchestre, les parties de chaque pupitre, le travail du chef en répétition et l'entente musicale qui les réunit tous de façon évidente. Bien sûr, ces cordes ne sont pas celles des Wiener Philharmoniker, bien sûr le chef doit toujours être là pour ne pas laisser leur attention se relâcher, mais l'allure, la tenue, l'allant de ce concerto si difficile, si inattendu dans le corpus des œuvres de Mozart qui signait avec ce Köchel 271 son premier grand chef-d'œuvre, sont là bien mieux réalisés que dans une salle immense où cette musique acquiert de facto des proportions trop vastes. On n'est pas près d'oublier un finale si enjoué, si vif, si brillant après un mouvement lent si émouvant sans être trop appuyé et un premier mouvement si magistralement édifié.
Annoncé sur scène par le chef, le programme se promettait de présenter Mozart et ses contemporains. Mission réussie : on sait pourquoi Antonio Salieri n'est pas resté longtemps dans le cœur du public et des interprètes ; son ouverture de Falstaff, pour ingénieuse qu'elle soit, et même donnée de façon si précise et irrésistiblement détaillée par Leroy-Calatayud et ses musiciens ne marque pas les esprits, face à celle de Don Giovanni de Mozart dirigée sans trop accentuer son caractère dramatique, mais en laissant entrevoir le drame qui va s'accomplir après le lever du rideau. Au tout début, on entend un petit flottement dans les cordes et au moment même où on le sent arriver, Marc Leroy-Calatayud remet tout d'équerre en une seconde : il va faire des merveilles à l'opéra où cette qualité est essentielle.
L'autre rival de Mozart était donc Clementi dont le Concerto pour piano en ut majeur, tiré en 1796 de la Sonate pour piano op. 33 n° 3, est irrésistible quand il est enlevé avec la virtuosité ailée et la mondanité requises par une partie de piano faite pour briller plus que pour émouvoir, selon une mode qui ne va pas tarder à déferler avec des dizaines de concertos volubiles. De nombreux vents rejoignent les cordes et l'on admire encore ce souci du travail amoureusement fait, une direction précise et méticuleuse qui libère la musique.




















