Dès qu'il pose ses mains sur le clavier, le Géorgien David Khrikuli sait capter l'attention du public réuni au Théâtre des Champs-Élysées dans l'Intermezzo en si mineur qui ouvre l'Opus 119 de Brahms. Le jeune pianiste respecte la mesure à trois temps et joue adagio comme le compositeur le demande, sans traîner comme trop de ses confrères. La liberté et l'indépendance qu'il donne aux phrases dessinent un paysage sonore fait de lignes sinueuses qui vont ensemble plus qu'elles ne se répondent ou se complètent. Mais bientôt la monotonie s'installe. Le jeu de ce jeune homme de 25 ans manque de trajectoire dans le dernier cahier de pièces pour piano du compositeur. Khrikuli ne nous en montre pas les méandres comme l'on voit depuis le ciel ceux du calendrier Nazca, invisibles depuis la terre ferme. On « erre » poétiquement avec lui, au long des quatre pièces. C'est beau, mais terne de son et trop sous l'abat-jour.
Dans Scriabine, le son du piano change, comme si Khrikuli était en terrain plus familier. Mais là encore, rapidement, dans les deux Préludes op. 11 et la Sonate n° 10 le piano reste confiné sur scène, comme s'il était comprimé. S'il réussit « Cloches à travers les feuilles » et « La lune descend sur le temple qui fut », attentif aux gradations, usant de la pédale avec art, d'un coup « Poissons d'or » rentre dans un piano-nasse quand cette pièce qui clôture les Images de Debussy ne devrait être que vibrations sonores flottant au-dessus de l'instrument. Et puis dans L'Isle joyeuse, qui referme ce récital, on ne comprend pas pourquoi soudainement Khrikuli fait ainsi un sort au climax en le détachant de ce qui l'a amené.
Et quel bis curieux : le finale de la Sonate op. 58 de Chopin. Pourquoi ? Montrer qu'on a des doigts véloces ? Pour ses grands débuts parisiens, David Khrikuli déçoit nos attentes. On avait suivi ses épreuves du Concours Van Cliburn 2025 avec passion et regretté qu'il en soit éliminé après les quarts de finale et, bien sûr, celles du Concours Chopin 2025 où, après avoir été admis en finale, il n'a bizarrement eu aucun prix.

Après l'entracte, place à Zitong Wang, Chinoise de 27 ans. Plus chanceuse que Khrikuli, elle a obtenu le Troisième Prix au Concours Chopin quand Eric Lu a remporté la médaille d'or. Quand elle entre en scène, son aisance à se mouvoir tranche avec le côté un peu engoncé dans son costume de son prédécesseur. Dès que commence le Nocturne op. 15 n° 1 de Chopin, le piano s'ouvre et le son rayonne, chante sans aucune entrave, comme si c'était un autre instrument. C'est admirable et l'on en a le souffle coupé. Tant de grâce, de liberté, ce cantabile profond qui libère le chant de toute attraction terrestre sont admirables.
On entend les trois Mazurkas op. 50 plus dansées, plus tourmentées, tout particulièrement la dernière qui manque ce soir de la tension tragique attendue, mais Zitong Wang nous convainc que la voie qu'elle choisit est un des possibles de cette œuvre grandiose qui en un peu plus de quatre minutes passe de l'interrogation mystérieuse des premières notes à la tragédie, ce soir contenue, presque voilée, mais bien là, derrière. Les Variations op. 12 ? Il y faut de l'esprit, de la verve et des doigts pour convaincre : Zitong Wang en a revendre, comme on ne va pas tarder à s'en apercevoir...
Vient la Sonate op. 35 « funèbre ». Un brin trop de pédale dans le premier mouvement brouille un peu son développement, mais l'allure, le tempo, les nuances, le caractère sont parfaits, comme ils le seront dans les trois autres mouvements – mais pourquoi ne pas faire toutes les reprises ? Bravo à elle aussi de jouer pianissimo le finale, ce que bien peu osent même si Chopin le demande.
Triomphe : trois bis. Un Scherzo n° 1 fulgurant, taillé au diamant, chanté sans pleurnicherie. Un Schumann rêveur et pour finir la Fantaisie sur des thèmes des Noces de Figaro de Ferruccio Busoni. Comment concilier la grâce, l'esprit, l'humour mozartiens, la beauté sonore, dans cet effrayant catalogue déraisonnable des difficultés pianistiques ? Zitong Wang s'en amuse avec une verve, un art insensé de colorer, caractériser les épisodes, les enchaîner sans inertie, avec une technique fabuleuse qui lui permet de faire passer avec aisance ce qui est si difficile, tout en faisant entendre le risque, le danger et aussi la joie de Busoni d'accumuler les difficultés auxquelles peu de ses confrères jusqu'à aujourd'hui osent se confronter. Zitong Wang joue du piano comme Fred Astaire et Ginger Rogers dansaient. Vivement qu'elle revienne.
Cet événement a été coorganisé par MM Arts et le Théâtre des Champs-Élysées.




















