« I have never done this before ! » indique au public Nadine Sierra pendant les nombreux bis accordés à l’issue de son récital au Festival de Pâques d'Aix-en-Provence, avant d’entamer… « Che gelida manina », le grand air de Rodolfo tiré de La Bohème ! Avant cette séquence qui relève en quelque sorte des « Introuvables du chant puccinien », la soprano américaine, aux origines portugaise, italienne et portoricaine, aura déroulé un programme éclectique et équilibré.

La première partie américaine démarre avec un « Summertime » où la voix prend immédiatement ses marques et projette naturellement son grand format de soprano lyrique dans le vaste espace du Grand Théâtre de Provence. Le style est idoine, avec quelques notes prises par-dessous, quand d’autres sont tenues longuement sur le souffle, à la manière de trilles. Le piano de Bryan Wagorn sera tout du long un accompagnateur d’une extrême fiabilité, en totale osmose et complicité avec sa partenaire ; la chanteuse dévoilera un peu plus tard qu’ils sont en fait amis depuis une vingtaine d’années, depuis leur fréquentation commune du conservatoire. Avec « Maria » de West Side Story, la soprano commence à marcher sur les plates-bandes des ténors, puis la douce sérénade « Beautiful Dreamer » de Foster met en évidence un vibrato bien présent, mais dans une dose agréable et sous contrôle.
Place ensuite à une séquence espagnole, puis brésilienne, avec d’abord la jolie et douce chanson « Estrellita », aux grands sauts d’intervalle atteints avec précision. Un extrait de la zarzuela El barbero de Sevilla nous permet d’élargir encore la palette d’interprétation, le public étant d’ores et déjà conquis par la tenue presque démesurée d’une note, puis la bruyante reprise du souffle qui provoque de petits rires. L’accord idéal entre voix et piano se maintient lors des trois chansons de Turina, avant un « O sole mio » aux deux aigus extrapolés et chanté pour sa grand-mère napolitaine… et là encore : « usually it is for a tenor, but I don’t care ! »
Après l’entracte, il est difficile d’imaginer contraste plus marqué entre la langoureuse « Melodia sentimental » de Villa-Lobos et la chanson rapide et dansante de Braga, toutes deux interprétées avec une exquise musicalité.
Le grand répertoire lyrique prend enfin place et Nadine Sierra convoque le souvenir de Maria Callas dans son rôle iconique Tosca. Sans avoir cet emploi à son répertoire, l’air « Vissi d’arte » est une merveille d’émotion, dans un italien exemplaire, le mimétisme entre les deux chanteuses étant flagrant à de brefs instants, par certains sons très ouverts ou encore les mains jointes, puis les avant-bras légèrement écartés.

À la place de « Casta Diva » inscrit dans le programme de salle, nous avons droit à la grande scène de fin du premier acte de La Traviata, depuis « È strano ! è strano ! » Sa longue cadence sur « croce e delizia al cor » impressionne par ses suraigus ajoutés, puis « Sempre libera » forme un feu d’artifice vocal, les vocalises étant émises avec abattage et l’air terminé sur un contre-mi bémol éclatant.
On retrouve le moelleux et le fruité de la voix pour dérouler la cantilène du premier air d’Amina de La sonnambula, la cabalette « Sovra il sen » étant conduite avec agilité pour les passages fleuris, même s’il y manque un soupçon des ornementations les plus denses de cette partition, monument du bel canto.
La « Valse de Juliette » de Gounod commence la généreuse série des bis, dans un très bon français et une souplesse parfaitement fluide pour les vocalises. Au-delà du grand art technique et interprétatif, les deux chansons « Bésame mucho » et « Cielito Lindo » qui suivent nous mettent aussi en évidence le plaisir de chanter de Nadine Sierra, son généreux sourire n’étant pas que de circonstance.
Puis La Bohème et donc « Che gelida manina » chantée assise sur le tabouret du pianiste, pour donner un éventuel petit coup d’œil furtif aux paroles sur la partition… S'ensuit « Mi chiamano Mimì » dans la foulée pour répondre à Rodolfo ! Troisième personnage de l’opéra puccinien, Musetta garde le contrôle du souffle et la justesse des aigus sur « Quando m'en vo », avant, toujours chez Puccini, « O mio babbino caro » qui prolonge l’enchantement.



















