Le 27 avril dernier, pour la douzième et dernière représentation du spectacle Haïm - à la lumière d’un violon, les murs de la salle Gaveau remontaient le temps, nous faisant partager la vie bouleversante et pleine d’espoir de Haïm Lipsky, juif polonais qui survécut à Auschwitz. 

Haïm, à la lumière d'un violon © Christine Ledroit-Perinn
Haïm, à la lumière d'un violon
© Christine Ledroit-Perinn
Né d’un récital donné en son hommage en octobre 2008 salle Cortot, ce spectacle - écrit et mis en scène par Gérald Garutti, directeur de la compagnie C(h)aracteres -  retrace le parcours de Haïm Lipsky, depuis son enfance jusqu’aujourd’hui. Né à Lodz (Pologne) en 1922 dans une famille ouvrière pauvre de sept enfants, Haïm est fasciné par les musiciens Klezmer qu’il voit jouer dans la rue, et par les grands interprètes que sont Bronislav Hubermann, Joseph Szigeti, Arthur Rubinstein qu’il entend clandestinement lors des concerts de l'Orchestre Philharmonique de Lodz. C’est tant bien que mal qu’il réussit à se procurer un violon, mais à force de volonté et grâce aux cours dispensés par son voisin musicien professionnel, il devient lui-même un véritable violoniste. Il découvre alors Wieniavski, Kreisler, Korngold, Sarasate, Monti, et les grands concertos pour violon comme ceux de Mendelssohn, Beethoven et Brahms. Lorsque la deuxième guerre mondiale éclate et que les allemands envahissent la Pologne, le quartier de Haïm devient un ghetto. C’est grâce à son violon que Haïm arrive à survivre en intégrant l’orchestre du ghetto, puis du camp d’Auschwitz où il est déporté en 1943. A la fin de la guerre, peu avant la Libération, il réussit à s’enfuir de la « Marche de la Mort » imposée aux détenus par les soldats Allemands en déroute. Après cela, il décide de ne plus toucher à son violon, et de ne plus parler que deux langues : le yiddish et le silence. Aujourd’hui, à 92 ans, Haïm parle hébreu et s’est remis au violon. Il a transmis sa passion à ses enfants et petits-enfants, qui sont tous devenus des musiciens.

A mi-chemin entre le concert et la pièce de théâtre, le spectacle évitait ainsi le risque de se figer dans un format trop cloisonné. Cette hybridation des genres convenait en revanche parfaitement au récit du destin hors du commun de Haïm Lipsky. La musique, d’une part, était magnifiquement interprétée par des musiciens d’exception : Dana Ciocarlie au piano, Alexis Kune à l’accordéon et son complice du duo Mentsh, le clarinettiste Samuel Maquin, et surtout, Naaman Sluchin, petit fils de Haïm qui jouait le rôle de son grand-père, au violon. Entre les mélodies klezmer et les chansons en Yiddish, on a pu entendre des pièces du répertoire classique telles que le Concerto pour violon de Mendelssohn, ou encore des œuvres de Szimanovski, Bach, Bruch, Bartok, Chopin et Shumann. Le jeu de Naaman Sluchin, très touchant et très personnel aussi, nous a tout à fait transportés en Europe de l’Est grâce à une touche « alla zingarese », loin des clichés attendus et des interprétations parfois stéréotypées de ces pièces du répertoire pour violon qu’on ne présente aujourd’hui plus. Le violoniste se permettait en effet des rubati, glissendi et parfois quelques ornements évoquant la liberté interprétative des musiciens de rue qu’admirait Haïm enfant. Les quelques imperfections du jeu de Naaman Sluchin - aléas du direct et des sentiments suscités par cette histoire qui le concerne personnellement -  concourraient elles aussi à nous faire partager son émotion. La complicité évidente entre les quatre musiciens classiques et klezmorim participait quant à elle à créer une atmosphère pleine de vie et d’humanité, en fusionnant deux univers musicaux pas si éloignés qu’on le pense parfois l’un de l’autre. Le texte, d’autre part, était admirablement déclamé par la comédienne Mélanie Doutey au rythme de ce métissage de musiques : passant de la tendresse à l’exclamation la plus dramatique, son expression mettait en vibration notre corde sensible et nous faisait tour à tour sourire ou pleurer. Mais plus que le texte lui-même, ce qu’on retient peut-être avant tout, ce sont les silences, seuls capables de transcrire l’indicible.  

On oubliait que l’on se trouvait dans une salle de concert à Paris, au XXIe siècle, tant les artistes étaient convaincants. C’est donc la gorge nouée, les yeux humides et l’esprit en ébullition qu’on est ressortis de ce spectacle qui redonne foi en l’humanité et réaffirme le pouvoir de la musique : si « Haïm » signifie « la vie » en Yiddish, la musique en est son fil conducteur, cette force salvatrice plus puissante que la guerre et qui nous protège de la déshumanisation. Haïm, présent dans la salle et venu saluer à la fin avec les cinq artistes, en est la preuve vivante. 

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