À 69 ans, Mikhaïl Pletnev est une légende. Il revient, il s'éclipse, et on n'est plus sûr de l'avoir déjà entendu en concerto. Il semble porter le poids du monde sur ses frêles épaules. Comme avachi devant son piano durant la longue introduction orchestrale du Deuxième Concerto de Chopin – qu'il a réorchestrée pour « l'alléger » –, il donne l'impression qu'il va rater son entrée, et puis c'est ce son unique, ce piano timbré, projeté, même dans les plus infimes nuances, cette manière de dandy de lancer aux spectateurs : « J'ai de telles réserves techniques que je n'ai pas besoin de les étaler ».

Mikhaïl Pletnev © Irina Shymchak
Mikhaïl Pletnev
© Irina Shymchak

Certes il y aura des coquetteries, des saillies inattendues tout au long du concerto. L'économie de gestes confine à l’absence mais le pianiste russe ne joue pas le concerto, il le rêve à voix haute. Le tempo se dilate, les phrases s’interrompent, repartent, certaines voix intérieures surgissent là où on ne les attendait pas, tandis que la dynamique reste le plus souvent en deçà du mezzo forte. On peut s’en agacer : la jeunesse de l’œuvre, écrite par un compositeur de dix-neuf ans, s’efface derrière une mélancolie d’arrière-saison.

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Mais le « Larghetto » justifie tout. Pletnev y déploie un toucher d’une variété inouïe, des pianissimos timbrés jusqu’au fond de l'Auditorium de Radio France, une ornementation qui semble improvisée dans l’instant. Le récitatif central, sur les trémolos des cordes, prend des allures de confidence. Sur le podium, Paavo Järvi suit son soliste dans ses moindres caprices de rubato, ce qui n’a rien d’une sinécure, et obtient de l’orchestre une transparence de musique de chambre. Le finale, avec ses rythmes de mazurka, manque un peu de mordant et de sourire, mais gagne en poésie ce qu’il perd en brillant. En bis, Pletnev nous offre le Nocturne op. 9 n° 2 de Chopin comme un songe immatériel dans la caresse d'un piano liquide et translucide.

L'art de Paavo Järvi va pouvoir se déployer avec l'Orchestre National de France dans une deuxième partie contrastée au possible. Rien de commun entre l'ultime chef-d'œuvre de Sibelius, cet énigmatique Tapiola (1926) et le très symboliste Poème de l'extase de Scriabine (1907). La dernière grande pièce d'orchestre de Sibelius s'inspire de Tapio, le dieu de la forêt dans la mythologie finlandaise et dans l'épopée nationale du Kalevala. Nul pittoresque, nulle carte postale nordique ici, mais une matière qui se transforme sous nos yeux, à partir d’une cellule de quelques notes inlassablement remodelée.

Paavo Järvi © Alberto Venzago
Paavo Järvi
© Alberto Venzago

Les cordes du National, d’une densité remarquable, tissent un fond sombre et mouvant, sur lequel les bois posent des interventions d’une netteté presque inquiétante. Le chef estonien tient l’arche d’un seul geste, sans jamais presser, et laisse la tension s’accumuler jusqu’à la tempête chromatique des cordes. La verticalité de sa battue, le refus manifeste d'un quelconque legato accentuent la modernité de la pièce et la singularité de la figure de Sibelius dans un début de XXe siècle où se confrontent tant de courants esthétiques novateurs. L’apaisement des derniers accords majeurs sonne alors moins comme une consolation que comme le signal du retrait du monde de la part du compositeur.

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Le Poème de l’extase convoque enfin un effectif orchestral considérable et va malheureusement se heurter aux limites acoustiques de l'auditorium. La partition de Scriabine est un piège : trop d’abandon et elle s’enlise dans sa propre volupté, trop de contrôle et elle perd de son ivresse. Paavo Järvi choisit la clarté comme il l'a fait pour Tapiola. Sa battue précise démêle l’écheveau des contrechants, fait entendre les bois et les harpes là où d’autres ne donnent qu’une pâte sonore, et organise la progression en vagues successives.

La trompette solo – excellent Rémi Joussenet – s’acquitte de sa tâche redoutable avec un éclat et une sûreté admirables. Les huit cors, pavillons en l’air, et l’orgue se joignent à l’embrasement final, un ut majeur d’une puissance physique qui cloue le public à son siège. Mais une lecture si maîtrisée laisse peu de place au vertige, à ce trouble dont Scriabine faisait toute sa mystique. Pour l'extase on restera sur notre faim, mais la splendeur instrumentale est là, et le National, manifestement galvanisé, se montre sous son meilleur jour.

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