Après plus de dix ans d’absence, le ballet classique Raymonda est de retour à l’Opéra de Paris dans la chorégraphie de Rudolf Noureev. Composé à l’origine en 1898 par Marius Petipa au Théâtre Mariinski, Raymonda est une production d’envergure dans la veine orientaliste de la fin du XIXe siècle. C'est également un ballet des plus exigeants techniquement, véritable déballage de virtuosité où les variations se succèdent les unes aux autres telles des numéros d’adresse, mettant particulièrement à l’épreuve la ballerine. La première représentation, merveilleusement dansée par l’étoile Dorothée Gilbert, était un réel moment de féérie et de délectation pour les amateurs de danse.

Dorothée Gilbert (Raymonda) © Svetlana Loboff / Opéra national de Paris
Dorothée Gilbert (Raymonda)
© Svetlana Loboff / Opéra national de Paris

Dans un XIXe siècle fasciné par un Orient rêvé et par les légendes médiévales, en réaction au néoclassicisme du siècle précédent, est née une foule d’opéras et de ballets médiévaux (Tristan et Isolde, Pelléas et Mélisande, Le Lac des Cygnes) et orientalistes (Aïda, La Bayadère). En 1898, Marius Petipa décide de combiner les deux ingrédients en créant Raymonda, une fantaisie orientalo-médiévale. Raymonda, princesse du sud de la France, musarde avec sa cour dans un château à demi-déserté par les hommes partis en croisade. Elle apprend qu’elle est promise à Jean de Brienne, un croisé, dont elle reçoit le portrait. Mais Abderam, un guerrier turc épris d’elle, lui présente ses hommages. Raymonda fait un rêve étrange ou elle se surprend à danser alternativement avec Jean de Brienne et le sulfureux Abderam. Lorsqu’Abderam renouvelle ses vœux d’amour à l’acte II et tente d’enlever Raymonda, Jean de Brienne survient opportunément pour occire l’adversaire turc. Un troisième acte festif, sur des danses hongroises, a alors lieu pour célébrer le mariage de Raymonda à Jean de Brienne.

Hugo Marchand (Jean de Brienne) et Dorothée Gilbert (Raymonda) © Svetlana Loboff / Opéra national de Paris
Hugo Marchand (Jean de Brienne) et Dorothée Gilbert (Raymonda)
© Svetlana Loboff / Opéra national de Paris

Si ce dénouement manichéen – tout comme la succession d’amalgames culturels et temporels du livret – semble aujourd’hui terriblement désuet, le ballet peut tout de même être réexaminé sous l’angle plus abstrait du désir de Raymonda, tiraillée entre la perspective maritale et une sensualité éveillée par l’Orient. La version remontée par Noureev s’attache à cette dimension psychologique, tout en restant fidèle à l’esprit du ballet et à sa pompe : les décors sont somptueux et la partition méconnue d’Alexandre Glazounov ne laisse pas d’être sublime avec de très belles compositions pour harpe et pour piano solo. Mais le Raymonda de Noureev est surtout connu pour ses variations aussi techniques que mythiques, pavées d’embûches tels les tours piqués fouettés au jarret et de périlleux temps de pointes – qui ravissent ceux qui « aiment le sport ».

Dans le rôle de Raymonda, Dorothée Gilbert, étoile mature au sommet de son art, a offert une démonstration de danse irréprochable. L’absence d’erreurs techniques tient de la prouesse pour un ballet de plus de deux heures et exigeant de la danseuse principale une présence en scène ininterrompue et six variations solistes. Chaque équilibre est suspendu, le travail de pointes est précis et virtuose, les tours sont audacieux et rien n’est laissé au hasard, ni port-de-bras, ni regard, ni épaulement. Dorothée Gilbert sublime littéralement la technique classique et présente une danse très pure, emblématique du style français, mais aussi véritablement engagée. La variation finale de Raymonda, dont la partition pour piano façon rhapsodie hongroise de Franz Liszt détonne complètement dans le style orchestral du ballet romantique, est d’une intensité vertigineuse et superbement incarnée par Dorothée Gilbert.

Sae Eun Park, Dorothée Gilbert, Hannah O'Neill, Paul Marque et François Alu © Svetlana Loboff / Opéra national de Paris
Sae Eun Park, Dorothée Gilbert, Hannah O'Neill, Paul Marque et François Alu
© Svetlana Loboff / Opéra national de Paris

Dans un style plus athlétique, Hugo Marchand (Jean de Brienne) réalise une bonne performance dans un rôle du chevalier héroïque qui lui sied bien. Stéphane Bullion en Abderam est moins remarquable, avec des nuances de caractère qui auraient pu être forcés. Le quatuor des amis de Raymonda est interprété par quatre premiers danseurs, issus de la nouvelle génération de la compagnie. François Alu et Paul Marque dansent avec une grande virtuosité et une belle harmonie l’ensemble des variations, en particulier les diagonales de brisés volés. Sae Eun Park, technicienne talentueuse, pèche en revanche sur l’interprétation, avec un trac visible et un regard trop souvent à terre. Quoique plus fragile techniquement, sa partenaire Hannah O’Neill rayonne davantage sur scène.

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