Au retour de l’entracte, Rémi Geniet réussit l’impossible : il bat le record de longueur du point d’orgue du premier accord de l’Impromptu op. 90 n° 1 de Schubert. Si ses quatre sol sont assénés avec un dramatisme éloquent, suggérant immédiatement la tonalité mineure, leur unisson dure, dure, dure... L’occasion de se délecter du florilège de grincements en tout genre de la Salle Cortot, particulièrement remuante ce soir, entre fauteuils capricieux et toux prolixes. Le pianiste attendra en vain le silence avant de se lancer dans la suite de la partition.

Quel dommage que cette inattention expansive de la part du public, quand ce premier accord apporte enfin une tension dramatique qui manquait cruellement pendant la première partie du récital. Son contenu était pourtant prometteur, autour du thème du clavecin : quatre sonates de Scarlatti puis Le Tombeau de Couperin, hommage au baroque de la part de Ravel.
Des sonates du premier, on retient malheureusement un sentiment de sempiternel ennui. Si les expositions apportent leur lot de couleurs, les lignes manquent de direction, et les reprises n’apportent rien de neuf : les Sonates K.490 et K.213 tournent ainsi en rond pendant de longues minutes. Les deux sonates rapides ébauchent un mouvement plus conduit, en particulier la K.96 qui, malgré une structure bancale à cause de premiers temps parfois discrets quand la main gauche est au repos, entraine l’oreille dans le monde virtuose et pétillant du compositeur italien, avec un dosage de pédale aussi juste que parcimonieux.
Le Tombeau de Couperin ne profite pas de cette sortie de brouillard : son interprétation est davantage similaire à une K.14 trop mécanique. Symptomatiques, les triolets de doubles croches du « Prélude » s’enchainent sans respiration et s’enferment dans une mécanique rythmique hermétique au moindre rubato. Hormis lors du « Rigaudon », le cycle propose par ailleurs très peu d’évolution de sonorité au sein de chaque mouvement, à l’image d’une « Forlane » qui file droit, sans suspension dans sa partie centrale.
Geniet ne restitue pas toujours les subtilités d’écriture de l’œuvre : le contrechant du choral lors de la réexposition du « Menuet » est incorporé dans l’accompagnement, tandis que la « Fugue » ne brille pas par sa lisibilité. Elle met cependant en avant les qualités digitales du musicien : une capacité à articuler à sa guise, qui met bien en lumière le sujet renversé, ainsi qu’une attention constante à la qualité de son, jamais brutale, souvent d’une douceur rare. C’est bien là le paradoxe : disposer d’un tel toucher mais ne faire qu’effleurer la poésie de l’orfèvrerie ravélienne. Cette orfèvrerie affleure au début d’une « Toccata » au tempo raisonnable, avant de voler en éclat à force de précipitation.
La gestion du tempo est la grande question de la deuxième partie du concert, à nouveau intelligemment construite : il s’agit cette fois-ci de la naissance du piano romantique avec deux impromptus de Schubert et deux ballades de Chopin entremêlés. Alors qu’après son fameux premier accord, le texte de l’Impromptu op. 90 n° 1 défile dans un climat doux et détendu, si loin de l’éloquence promise, voilà que tout à coup le pianiste change de braquet au bout du premier tiers. Les batteries à la main gauche sous-tendent une main droite enfin expressive. Le temps de quelques pages puis tout aussi brusquement nous revoilà plongés dans la rêverie planante du début.
L’Impromptu op. 90 n° 4 apporte plus de satisfaction car davantage de cohérence, avec une légèreté presque mendelssohnienne qui fonctionne bien avec le brillant de la partition, même si elle dessert le passage central par son relatif manque de remplissage harmonique. On regrette cependant la tendance qu'a Geniet de presser, en se précipitant sur les accords qui ponctuent la ritournelle de la main droite.
La Ballade n° 4 de Chopin synthétise ces deux Schubert : la première partie très longue, extrêmement calme, trop contemplative, précède une tempête soudaine en toute hâte dans les dernières pages. Un peu surprenant tant la Ballade n° 3 avait convaincu un peu plus tôt : comme libéré du carcan métrique, le pianiste respire, jusque dans ses moindres gestes, et conduit le discours avec un sens narratif irrésistible, maître d’une pulsation au rubato assumé mais fluide. Une fulgurance étincelante qui exploite enfin pleinement les capacités digitales du musicien.
Ce récital a été organisé par Les Nuits du piano.


