Après une création en 2022 à l’Opéra de Paris, Alan Lucien Øyen est de retour à Paris au Théâtre de la Ville avec Antigone, une pièce au carrefour entre danse et théâtre alignant un casting grandiose d’interprètes, parmi lesquels trois danseuses mythiques de Pina Bausch et deux anciens danseurs de l’Opéra de Paris. La création du chorégraphe norvégien ancre la tragédie de Sophocle dans les turbulences de l’actualité contemporaine (autoritarisme, violences envers les femmes et les minorités, guerre, technologies numériques…). Mais l’Antigone moderne d’Øyen passe à côté de la question essentielle de la pièce, qui est celle de la tension entre ordre établi et valeur morale, et ne parvient finalement pas à faire dialoguer Antigone, désireuse d'offrir une sépulture digne à son frère, avec son oncle Créon, le nouveau roi de Thèbes, qui s'y oppose.

En silence, Antigone descend tout d'abord les gradins pour rejoindre la scène, où elle détache les pétales d’une rose rouge et les égrène au sol. Créon s’aventure sur scène en tâtonnant, guidé par un jeune homme qui lui dépeint un monde en chaos : camp de migrants, guerre, livreurs Amazon maltraités, manifestants battus par la police, femmes agressées…
Ce prologue, qui démarre à rebours par la chute d’Antigone, nous plonge immédiatement dans les thèmes filés tout au long de la pièce. Alan Lucien Øyen déstructure la trame de Sophocle pour en faire une succession de saynètes évoquant les maux de notre monde. Dans la lutte mortelle des deux frères d’Antigone, Polynice et Etéocle, résonne le tristement célèbre « I can’t breathe » de George Floyd, dont l’assassinat aux Etats-Unis fut à l’origine du mouvement « Black Lives Matter ». Une femme seule s’entretient avec Alexa, l’assistant intelligent développé par Amazon.

Enfin, les images de violence envers les femmes peuplent la pièce. Assise sur une chaise, une femme tremble d’angoisse en entendant un homme tambouriner à la porte. Deux hommes se délectent en prononçant des horreurs sur un viol qu’ils s’apprêtent à commettre. Enfin, dans une puissante récitation à deux voix, les danseuses Julie Shanahan et Nazareth Panadero font résonner les noms de femmes-martyrs de la mythologie grecque (Iphigénie, Clytemnestre, Phèdre…) et du monde réel (Marilyn Monroe, Amanda Todd, Britney Spears, Maya Angelou, Gisèle Pélicot…).
Dans cette avalanche de séquences souvent inégales, s’alternent des passages de danse en groupe à la chorégraphie assez limitée (une ronde se forme pour esquisser quelques gestes de lamentation, les mains miment l’envol d’un papillon…) et des variations dont la création repose sur les improvisations des danseurs, et qui réemploient donc des bribes reconnaissables d’autres rôles. On voit les emprunts à Crystal Pite dans la danse de Douglas Letheren et on pense à Pina Bausch dès qu’apparaissent les danseuses de Wuppertal.

Est-ce pour compenser ce manque d’expressivité dans la danse que le théâtre d’Øyen multiplie les sous-textes à chaque scène, parfois un peu trop explicites ? L’anglais employé sonne comme celui d’un dialogue de série télévisée et le texte n’a pas la profondeur que l’on pourrait attendre d’Antigone, avec quelques phrases qui retombent comme des soufflés – « je suis un festin de fromage qui pète à la gueule du monde ». Pendant ce temps, Antigone s’étrangle sur scène, convulse, fait des grimaces de gorgone, tout en restant mutique. Comme Créon, on en vient à l’oublier, alors même que leur dialectique philosophique devrait être au centre de la pièce.
On a donc l’impression que le sens manque dans cette Antigone, qui arrive pourtant à faire surgir quelques moments de grâce permis par ses interprètes phénoménaux, au premier rang desquels le trio issu de Wuppertal (Julie Shanahan, Nazareth Panadero et Héléna Pikon) mais aussi les virtuoses danseurs contemporains Douglas Letheren (formé par Ohad Naharin, Sharon Eyak et Crystal Pite), Enoch Grubb (qui brille à la fois par sa danse et son jeu théâtral) ou encore Pascal Marty.





















