On se demande bien comment les programmateurs parisiens ont pu passer à côté de ce duo qui, même avant que le Covid-19 ne s’en mêle, n’était pas prévu dans la capitale : Frank Peter Zimmermann et Martin Helmchen, deux techniciens hors normes et orateurs éloquents à leurs instruments, associés dans l’intégrale des sonates pour violon et piano de Beethoven qu’ils ont d’ailleurs commencé à publier chez BIS Records… Autant dire qu’il n’existe pas beaucoup d’affiches aussi alléchantes dans ce répertoire !

Frank Peter Zimmermann et Martin Helmchen dans l'Auditorium Rainier III © Jean-Louis Neveu
Frank Peter Zimmermann et Martin Helmchen dans l'Auditorium Rainier III
© Jean-Louis Neveu

En ce dimanche ensoleillé de décembre, seuls les spectateurs décidément chanceux de l’Auditorium Rainier III de Monte-Carlo peuvent donc assister à une belle moitié d’intégrale (la seconde après un premier récital monégasque en octobre). Le programme a beau être inévitablement copieux avec ses cinq sonates, les deux artistes ne montreront pas le moindre signe de fatigue, concluant la Sonate n° 10 et ses variations alambiquées avec la même qualité de jeu que dans les premières notes de la Sonate n° 6, deux heures plus tôt.

Et pourtant : d’un bout à l’autre de leur (semi) marathon beethovénien, Frank Peter Zimmermann et Martin Helmchen ne s’accordent pas le moindre répit, faisant montre d’une implication sans concession. Le duo s’appuie sur un piano qui se suffit à lui-même, comme aux origines de la sonate, contrairement à ce qu’en ont fait bon nombre de violonistes stars du siècle dernier ; n’était-ce pas le violon qui, au début de la carrière de Beethoven, était encore considéré comme l’accompagnateur du clavier ? La posture assise de Frank Peter Zimmermann renforce d’ailleurs l’égalité entre les deux musiciens, le violoniste avare en effets de manche inutiles n’écrase jamais visuellement le pianiste, et l’on profite au mieux de l’équilibre des œuvres beethovéniennes.

Il faut dire que Helmchen ne fait pas les choses à moitié, entrant dans le clavier sans retenue pour les fortissimos, articulant les motifs avec un engagement digital de chaque instant, s’élançant sans la moindre crainte dans des tempos furieux (premier et dernier mouvements de la Sonate n° 7, premier mouvement de la Sonate n° 8…). De son côté, Zimmermann se glisse habilement dans le discours pianistique et soigne la forme de toutes ses notes pour qu’elles collent aux gestes de son partenaire, qu’il s’agisse d’une fin de phrase suspendue ou d’un accord appuyé à contretemps. Tout en respectant les spécificités de chaque œuvre (les ornements galants de la Sonate n° 6, les accents dramatiques de la Sonate n° 7), Zimmermann et Helmchen unifient le style beethovénien en un jeu précis, aiguisé et spectaculaire, qui tranche au couteau les contrastes dynamiques et ne surcharge jamais les mélodies de pathos pseudo-romantique. Bien servies par l’archet infini du violoniste, les lignes chantantes s’épanouissent en suivant la courbe naturelle du phrasé. Ainsi le difficile « Adagio espressivo » de la Sonate n° 10, avec son legato interminable, se dilate et s’écoule sans s’écrouler.

Seul regret dans cette soirée intense qui, à elle seule, a compensé bien des annulations de festivités beethovéniennes en 2020 : la longueur de ce récital sans entracte et sa proximité avec le couvre-feu monégasque de 20h n’ont sans doute pas incité les spectateurs à prolonger des applaudissements bien trop timides par rapport à la prestation exceptionnelle des artistes. Le public s’est même tristement amoindri avant la dernière sonate. On se consolera avec le bruyant « Bravo ! » lâché par erreur par deux spectateurs entre deux mouvements d’une même œuvre, provoquant des rires dans l’assistance et un sourire amusé sur le visage des deux interprètes. Souhaitons que ce genre d’aléa joyeux égaye bientôt les concerts au-delà des frontières monégasques !


Le voyage de Tristan a été pris en charge par l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo.

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