Martin Helmchen fait oublier la gracilité de son allure quand il se jette sur le clavier du grand Steinway installé devant l'Orchestre de Paris, sur la scène de la Philharmonie. Le Concerto pour piano n° 1 de Mendelssohn est certes tout en traits brillants, en octaves conquérantes, en gammes et en arpèges volubiles que des passages méditatifs viennent adoucir de temps à autre, mais bien souvent les pianistes et les chefs le voient surtout comme une pièce élégante, charmante, virtuose et inoffensive. Helmchen et Herbert Blomstedt semblent vouloir en faire un concerto romantique, dramatique, expressif bien au-delà du babillage élégant et mondain. Helmchen bataille, abdique toute prudence pour se jeter à doigts perdus dans la partition, un peu à la façon de Rudolf Serkin autrefois, soutenu par un orchestre, sous la direction de Blomstedt, qui ne couvre jamais le piano mais le porte. Quelle présence ! Quel romantisme échevelé, bouillonnant ! Que de poésie, de charme et de profondeur aussi dans le mouvement lent, chanté dans un climat quasi religieux, avant que le finale ne nous aspire dans un tourbillon irrésistible qui soulève un tonnerre d'applaudissements dans la salle.

Martin Helmchen © Giorgia Bertazzi
Martin Helmchen
© Giorgia Bertazzi

En bis, le pianiste donne une Romance sans paroles. Il la murmure peut-être un peu trop dans l'acoustique du grand vaisseau de la Porte de Pantin. D'un coup, on se demande si ce piano engagé, vivant, ne manquerait pas un petit peu de densité sonore. Martin Helmchen ne gagnerait-il pas à jouer un peu plus au fond du clavier, en écoutant davantage le son du piano pour lui donner plus de projection ? Mais c'est assurément un grand artiste.

Pour tout dire, le programme intriguait. Quelle drôle d'idée que de jouer ensuite la Symphonie n° 1 de Brahms, si ce n'est que les deux œuvres du soir sont des premières pour leur compositeur ? Tout était facile à Mendelssohn qui en réalité avait déjà composé pour piano et orchestre avant son officiel premier concerto. Enfant prodige bien plus précoce dans le génie que Mozart, malmené par la postérité qui ne voit en lui – faussement – que le dernier avatar du classicisme, Mendelssohn peut-il faire bon ménage avec la sombre, grandiose « dixième symphonie » de Beethoven, comme on a pu le dire de l'opus 68 de Brahms ?

Blomstedt a 91 ans, mais le Suédois marche vite, court presque, bondit sur le podium avant de lancer l'Orchestre de Paris. On est saisi par l'introduction phrasée avec une subtilité qui n'en fait pas ce mur de son, soutenu par une timbale impérieuse, mais ouvre un espace sonore dont la transparence fait entendre une polyphonie souvent masquée par d'autres chefs qui imposent une direction trop volontaire et univoque. Ce soir, l'intensité ne tient aucunement à un tragique préconçu mais semble improvisée dans l'instant. Les tempos adoptés par Blomstedt sont larges, pour ne pas dire lents, mais il n'y paraît rien : cette réalité métronomique s'efface devant la souplesse avec laquelle le discours est articulé. Cette légèreté, cette grâce, cette lumière sont miraculeuses. Comme l'est d'entendre tous les détails d'une composition faisant des archaïsmes un langage moderne, original... bien plus proche de Mendelssohn qu'on l'imaginerait.

Herbert Blomstedt © Martin U. K. Lengemann
Herbert Blomstedt
© Martin U. K. Lengemann

Blomstedt ? C'est le croisement de Pierre Monteux, de sa façon modeste, de ses interprétations souples mais tendues comme un arc de façon souterraine, et du Karl Böhm des grands soirs. Le chef autrichien maniait l'orchestre brucknerien ou straussien à la façon dont il dirigeait les ensembles vocaux dans les opéras de Mozart : il fixait le cadre à la pointe sèche mais tout bougeait à l'intérieur. Ce soir, Blomstedt réussit ce prodige. II crée les conditions pour que les musiciens jouent sans entraves techniques ni psychologiques. La pulsation abolit alors les carrures pour mieux les respecter de l'intérieur. Les instrumentistes glissent d'une mesure à une autre sans points d'appuis marqués, les transitions s'effacent et le jeu se déploie dans une dynamique qui va du silence impalpable au fortissimo jamais tonitruant. Leçon de musique de chambre symphonique où chacun chante sa partie avec une présence, un soin amoureux pour ce qu'il a à faire tout en étant à l'écoute de ses voisins. Arrive la grandiose péroraison finale. Elle ne s'accompagne d'aucun geste théâtral mais naît, inexorable, de ce qui vient de s'accomplir. Le public fait un triomphe à Herbert Blomstedt qui fait saluer les pupitres de l'Orchestre de Paris, les bois, les cuivres, les timbaliers qui ont joué comme des dieux. Qu'on me permette de distinguer le quatuor à cordes qui a longtemps été le point faible de cette formation : c'est vraiment de l'histoire ancienne...

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