Il y a deux jours à peine, Emmanuel Macron a annoncé un assouplissement des mesures de confinement en France, ce qui signifie qu'à partir du 19 mai, le public pourra retourner dans les théâtres et les salles de concert. Cependant, voilà que l'Orchestre de Paris, qui propose depuis des mois des streamings en provenance d'une Philharmonie vide, se produit pour un public particulier. S'agit-il d'un projet pilote visant à tester les protocoles de sécurité ? Aucun des spectateurs n'est pourtant masqué. Et beaucoup sont dévêtus ! À part cela, leur comportement sera exemplaire, totalement silencieux – pas une seule toux – et immobile jusqu'à l'inertie. Ce qui n'est pas très surprenant, puisque la plupart sont de marbre...

Pablo Heras-Casado dirige l'Orchestre de Paris
© Mathias Benguigui, Pasco & Co

L'orchestre a abandonné son repaire habituel de la Philharmonie pour une excursion d'une journée au Musée d'Orsay où Pablo Heras-Casado joue littéralement les guides. Dans un bâtiment abritant l'une des plus grandes collections d'art de Paris, quelle œuvre serait plus appropriée que les Tableaux d'une exposition ? Outre le fait qu'elle a été orchestrée par Maurice Ravel, la partition de Modeste Moussorgski inspirée des œuvres d'art de Viktor Hartmann a de nombreux liens avec la France : nous traversons la place du marché de Limoges et ses bavardages, les catacombes de Paris ne sont qu'à quelques stations de métro d'Orsay par la ligne 4 et les jardins des Tuileries sont directement de l'autre côté de la Seine.

L'enjeu de la réalisation vidéo n'était pas de placer l'orchestre parmi les sculptures de la Grande Nef et de filmer ainsi sa performance, même si c'est en grande partie de cette façon qu'est traité le Boléro de Ravel au début du programme. Des plans de caméra s'attardent sur la Sappho de Pradier inclinant la tête, ou sur la Pénélope de Cavelier somnolant tandis que les bois se relaient pour tisser leurs solos hypnotiques. Le Lion assis d'Antoine-Louis surplombe les épaules des contrebasses, tandis que la Liberté de Frédéric-Auguste Bartholdi brandit sa torche comme pour rivaliser avec le chef d'orchestre. Peut-être conscient de l'acoustique réverbérante de la nef, Heras-Casado a placé les deux caisses claires côte à côte plutôt qu'aux deux extrémités de l'orchestre. Le trombone rauque de Guillaume Cottet Dumoulin est le point culminant des nombreux solos de qualité.

 

Pablo Heras-Casado dirige dans la grande nef du Musée d'Orsay.
© Mathias Benguigui, Pasco & Co

Une fois arrivés aux Tableaux, cependant, nous apercevons davantage de trésors du Musée d'Orsay, rejoignant Heras-Casado pendant les « Promenades » de Moussorgski tandis que le chef déambule dans les galeries, l'air pensif. Pendant les représentations musicales des tableaux de Hartmann, la caméra se reporte à l'orchestre. Parmi les points forts, citons les notes fumées du saxophone alto de Pascal Bonnet dans « Le vieux château », la marche volontaire de « Bydło », la charrette à bœufs, et les cuivres inquiétants des « Catacombes ». L'acoustique exigeait peut-être que les enfants querelleurs des « Tuileries » restent plutôt bien élevés et que le Ballet des poussins non éclos un tantinet prudent. Des changements de plan rapides entre l'orchestre et les statues ont donné à « Limoges » une atmosphère plus vivante que ce que l'on pourrait supposer à l'écoute. La prise de son rapprochée a permis à « La cabane sur les pattes de poule » de ne pas se transformer en bouillon sonore, mais Heras-Casado a dû étirer les silences de « La grande porte de Kiev » pour permettre à la longue réverbération de se dissiper dans la nef. En réalité, cela a produit un finale encore plus grandiose et pompeux.

Sabine Devieilhe
© Philharmonie de Paris

Quelle drôle d'idée que de placer les Cinq mélodies populaires grecques de Ravel à la fin du programme comme un post-scriptum, avec à peine une pause pour respirer après les Tableaux ! Elles sont délicieusement chantées – pendant huit minutes – par Sabine Devieilhe avec une superbe diction. L'équipe vidéo a peut-être estimé qu'il s'agissait là de sa carte maîtresse, puisque la soprano est filmée en train de contempler avec nostalgie les tableaux impressionnistes, tout en doublant de temps à autre son chant dans la nef. Contrairement au Moussorgski, les œuvres d'art font l'objet d'un choix plus délibéré : pendant « Là-bas, vers l'église », Devieilhe se promène devant la série de Monet représentant la cathédrale de Rouen, tandis que l'enjoué « Tout gai ! » comprend les scènes de pique-nique du Déjeuner sur l'herbe de Manet. Après le générique de fin, Devieilhe contemple Paris depuis le toit d'Orsay, se languissant peut-être du son de vrais applaudissements. Il n'y en a plus pour longtemps, Sabine, plus pour longtemps.


Concert chroniqué à partir du streaming proposé sur la plateforme Philharmonie Live.

Regardez la captation ici
****1