Il y a une semaine, ils croyaient encore pouvoir maintenir une forme de vie artistique publique. Quitte à s’adapter : « On venait d’arriver à Annecy avec le Quatuor Akilone », raconte l’altiste Tess Joly. « Au moment même où nous sommes arrivées dans la ville, les rassemblements de plus de cent personnes ont été interdits… Mais nous, on a voulu faire des mini-concerts de remplacement, en petit comité ! » Même son de cloche chez Renaud Capuçon : « Avant qu’on ne parle de confinement, j’avais déjà monté dans ma tête un projet : celui d’aller chaque jour dans un endroit différent, de faire de la musique de chambre avec des amis, ne serait-ce que pour le plaisir, de filmer, de partager. »

Quelques jours ont passé, quelques décrets ont été promulgués et les musiciens ont bien dû se rendre à l’évidence. Chacun chez soi et le coronavirus sera bien gardé. Le mot d’ordre des autorités sanitaires n’a pas seulement annulé la totalité des concerts : il a signé la dissolution des groupes de musique de chambre et des orchestres, éparpillant les musiciens, animaux sociaux par excellence, dans des solitudes bien peu propices à l’exercice de leur métier. Que deviennent-ils donc à présent, ces instrumentistes, ces chambristes, ces solistes, ces compositeurs ? Enquête téléphonique dans un monde de la musique classique réduit au silence.

L'auditorium désert de la Maison de la Radio © Radio France / Christophe Abramowitz
L'auditorium désert de la Maison de la Radio
© Radio France / Christophe Abramowitz

S’ils accusent le coup, les artistes refusent de se lamenter sur leur condition. Les vingt-et-un concerts de Renaud Capuçon annulés jusqu’au 19 avril ? « C’est un désastre, mais j’en ai tellement dans l’année… » Le violoniste relativise alors qu’il pourrait perdre ses nerfs, le Festival de Pâques d’Aix-en-Provence (dont il est directeur) faisant également partie de la liste des victimes. Et pourtant : « Quand j’ai écrit au ministre de la culture, Franck Riester, je ne parlais pas pour moi. J’ai pensé surtout à tous ces musiciens qui sont dans des situations très précaires, qui jouent dans des orchestres non subventionnés. Il y en a des quantités en France : tous les ensembles baroques, tous les orchestres comme Les Siècles ! Ceux-là se retrouvent sans rien. » Appelée en renfort par les meilleurs orchestres parisiens, Tess Joly fait partie de ces intermittents dont les contrats sont signés à la dernière minute – parfois le jour-même du concert – et qui ont été frappés de plein fouet par les annulations. « Tous mes projets sur un mois et demi ont été annulés en une journée. L’équivalent de vingt-et-un cachets », calcule-t-elle quand on lui demande. Mais l’altiste préfère fourbir ses armes plutôt que de faire les comptes : « Pour beaucoup de musiciens, la période à venir va être le moment de se retrouver avec soi-même et d’en profiter pour prendre le temps de travailler sa technique… ce qu’on n’a pas forcément le temps de faire d’habitude, quand on doit sans arrêt jouer avec les autres et monter des programmes. »

Pour les compositeurs, le choc des annulations est tout aussi violent, des créations importantes se trouvant reportées sine die. La perte est évidemment financière – les droits d’auteur, calculés en fonction des concerts, représentent parfois bien plus de revenus qu’une commande – mais surtout affective. « Je ne vais plus voir mes interprètes, je ne vais plus entendre ma musique, je ne vais plus vivre avec », regrette Camille Pépin qui devait être jouée pour la première fois aux Etats-Unis ce mois-ci, par le Los Angeles Philharmonic Orchestra. « Je devrais être à présent en train de composer, j’en ai très envie… Je dis souvent que si j’avais des journées entières pour ne faire que cela, je serais très heureuse ! Mais je ne suis pas très concentrée, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui bloque. Quand je vois tous ces Parisiens qui sont sortis tout le week-end avant de prendre le train pour partir ailleurs, cela m’énerve. On ne pense pas assez aux médecins et à leurs familles. Je suis en colère contre le monde entier et cela ne peut pas donner de la bonne musique. »

Camille Pépin et Aaron Pilsan travaillant la pièce <i>Number 1</i> © Miguel Bueno
Camille Pépin et Aaron Pilsan travaillant la pièce Number 1
© Miguel Bueno

Si cette disponibilité et ce confinement imprévus pourraient être propices à la composition, les circonstances ne favorisent pas vraiment le souffle créateur, ce que confirme Bruno Mantovani : « C’est une espèce de Villa Médicis en accéléré et cauchemardesque », explique le compositeur, isolé au fin fond de la campagne percheronne avec sa famille alors qu’il aurait dû diriger une série de concerts à la tête de l’Ensemble Orchestral Contemporain. « La crainte de la maladie, ce n’est pas quelque chose qui vous porte ! C’est une période très anxiogène, mais c’est aussi un moment de résistance. L’écriture permet de résister contre cette chose qui nous tire vers le bas. » L’ex-directeur du Conservatoire de Paris s’est donc lancé un défi personnel pour redoubler de concentration dans la composition : « Commencer deux quatuors à cordes en même temps. Des périodes comme celles-ci, on en a très rarement. Je vais tester ma capacité à inventer deux choses différentes mais pour le même effectif, en sachant qu’en général, pour moi, c’est l’effectif qui guide toute la matière musicale. »

Alors que le monde musical est placé dans une sorte de coma artificiel, voilà qu’on est tenté d’identifier une lueur d’espoir : ce confinement silencieux pourrait-il receler les germes d’un retour à une vie artistique plus spectaculaire et foisonnante que jamais ? Il faut l’espérer et ce n’est pas impossible, tant les musiciens paraissent déterminés à mettre à profit le confinement pour progresser, avec des projets parfois inattendus. Contrebassiste à l’Orchestre Philharmonique de Radio France, Lucas Henri compte par exemple perfectionner sa pratique d’un autre instrument – qu’il joue à un niveau loin d’être ridicule, ayant fait ses preuves dans Written on skin à la Philharmonie de Paris : « Il se trouve que je me suis mis à la mandoline depuis un an, donc je suis bien décidé à avancer, explique-t-il. Je me suis inscrit sur un site de cours en ligne, avec des vidéos. C’est l’occasion de pousser un peu plus loin sa pratique, de prendre contact avec d’autres musiciens pour échanger. »

Exilés des salles de concert, les musiciens ne manquent donc pas d’idées pour autant. Et si la plupart travaillent désormais loin de la lumière des projecteurs, certains parviennent malgré tout à garder une forme de contact avec la scène, postant régulièrement du contenu sur les réseaux sociaux : « Je me suis fixé comme but d’enregistrer une vidéo chaque jour, explique Renaud Capuçon. Je décide la veille ce que je vais enregistrer, j’ai organisé toute une mise en place dans la maison, une sorte de mini-studio que j’installe, que j’enlève. C’est un petit rendez-vous qui fait que, chaque jour, j’ai l’impression de donner un mini-concert. Cela ne dure que cinq minutes mais, psychologiquement… C’est une manière de garder contact avec l’idée d’un public. Le fait de sortir l’instrument, de se dire qu’on va travailler pour cet objectif, c’est une façon d’avancer. Le vide m’effraie un peu, comme vous pouvez l’imaginer. »

Le vide effraie également certains de ses followers, qui ne comprennent pas comment le soliste parvient à jouer avec piano… et sans pianiste. Le violoniste utilise en réalité NoMadPlay, une application qui offre à ses utilisateurs un catalogue de partitions et d’enregistrements qu’on peut transformer en une sorte de karaoké de la musique classique, supprimant à volonté telle ou telle partie instrumentale pour la jouer soi-même. Dans la situation actuelle, c’est une aubaine pour les instrumentistes ! Et la preuve que, même en musique, une forme de télétravail est possible, en exploitant les outils numériques et autres réseaux sociaux. Et Lucas Henri de résumer l’enjeu actuel du confinement, dans la sphère artistique et au-delà : « C’est l’occasion de faire de tous ces réseaux de vraies zones de partage. »