Cela faisait presque quinze ans que la mise en scène de Michael Haneke (2006), l'un des plus glorieux souvenirs des « années Mortier », était donnée à l'Opéra de Paris. L'annonce d'une nouvelle production de Don Giovanni signée Ivo van Hove, dans le contexte du mouvement #MeToo, a inévitablement les airs d'un grand chambardement. Pour l'occasion, ce ne sera plus Bastille mais Garnier qui accueille les frasques du plus célèbres des séducteurs. Un choix qui, compte tenu de la dimension quasi chambriste des opéras de Mozart, réjouira plus d'un mélomane. Mais la mise en scène, aseptisée au possible et dépouillée de tout érotisme, déçoit, contrairement au casting, dont la jeunesse volontaire redonne à cet âpre Don Giovanni un peu de fraîcheur.

<i>Don Giovanni</i> au Palais Garnier © Charles Duprat / Opéra national de Paris
Don Giovanni au Palais Garnier
© Charles Duprat / Opéra national de Paris

Le monumental et unique décor de Jan Versweyveld, composé de trois immeubles de pierre froide et à l'aspect monolithique, en impose. Dramatiquement éclairé par une glaçante lueur nocturne au premier coup de semonce de l'ouverture, il se parera de tons ingénieusement plus chauds, se réorientant même au fur et à mesure de l'intrigue, l'unique ligne de fuite de désagrégeant petit à petit en une multiplicité de ruelles sombres. Sont-ce les personnages qui errent autour de ces immeubles, ou bien les constructions elles-mêmes qui resserrent peu à peu leur étau autour de Don Giovanni? Visuellement, le rendu est superbe, en plus d'être une de ces prouesses techniques dont l'Opéra de Paris, depuis des siècles déjà, s'est fait le spécialiste historique.

Si les ruelles désertes d'une petite ville méditerranéenne remplacent habilement les barres de La Défense de Haneke, au niveau des costumes, rien de bien nouveau : Leporello et son maître ont toujours l'allure de jeunes cadres dynamiques, costard-cravate et démarche assurée. Mais là où Haneke chargeait sa mise en scène d'un sous-texte politique, que justifiaient les costumes, Ivo van Hove, nécessairement dans la démarche opposée, donne à ses héros des allures de monsieur-tout-le-monde. Le costume apparaît ici comme un brouilleur d'identité, qui affadit et banalise les crimes de son personnage principal. Ainsi débarrassé de l'aura un peu désuète de révolutionnaire romantique qu'on lui prête trop souvent, Don Giovanni revient à ce qu'il était à l'origine : un principe de destruction de l'ordre social, qu'une puissance surnaturelle viendra terrasser au nom des bonnes mœurs.

Philippe Sly (Leporello), Étienne Dupuis (Don Giovanni), Ain Anger (le Commandeur) © Charles Duprat / Opéra national de Paris
Philippe Sly (Leporello), Étienne Dupuis (Don Giovanni), Ain Anger (le Commandeur)
© Charles Duprat / Opéra national de Paris

Ce goût immodéré pour le premier degré épure cependant aussi l'opéra de sa charge sensuelle : les interactions entre les personnages sont réduites au strict minimum, à l'exception du truculent duo Don Giovanni-Leporello, dont le metteur en scène exacerbe la ressemblance pour en maximiser le potentiel comique. Sinon, que dire de cette direction d'acteur minimaliste et un peu gauche, où les chanteurs interprètent des archétypes plus qu'ils ne se rendent maîtres de leurs personnages ? Les bonnes idées ne manquent pas, cependant, comme ces pistolets à la ceinture, qui avec le décor donne au plateau les allures inévitables d'un film de gangsters, ou ce Commandeur en marcel blanc aux airs de boucher. Et surtout, il y a ce superbe finale, où la vidéo enveloppe Don Giovanni des flammes de l'enfer, flammes dont un magnifique effet de zoom nous révèlera la véritable nature...

Côté casting, pas de superstars pour porter cette nouvelle production… et c'est très bien comme cela, tant la distribution est superbe de talent et de volonté. Étienne Dupuis, que l'on avait vu en Posa dans Don Carlo, séduit par son timbre tout en rondeur, tandis que Philippe Sly, Don Giovanni déjà renommé, nous offre ici un Leporello au jeu d'acteur plus que convaincant. La Donna Anna de Jacquelyn Wagner, voix cristalline et lumineuse, offre un contrepoint parfait à la Donna Elvira de Nicole Car, à la technique plus engorgée et enflammée. Stanislas de Barbeyrac, splendide Don Ottavio, dont la voix adopte ce charme irrésistible qui n'est pas sans rappeler le timbre d'un certain Jonas Kaufmann, récolte l'ovation de la soirée. Ain Anger, même s'il manquait ce jour-là d'un peu de puissance, impressionne par la charge fougueuse qu'il imprime à sa voix de Commandeur. Seuls Mikhail Timoshenko (Masetto) et Elsa Dreisig (Zerlina), un peu en retrait, manquent de personnalité, à l'exception notable d'un « Vedrai, Carino » d'une exquise douceur. Dans la fosse, l'Orchestre de l'Opéra est toujours aussi impeccable, malgré un Philippe Jordan étonnamment lisse et diaphane.

Étienne Dupuis (Don Giovanni), Philippe Sly (Leporello) © Charles Duprat / Opéra national de Paris
Étienne Dupuis (Don Giovanni), Philippe Sly (Leporello)
© Charles Duprat / Opéra national de Paris

Un peu oubliable, cette production n'en est pas pour autant anecdotique. Tout en offrant un bienvenu retour aux sources, elle porte un regard pertinent sur notre époque, en recouvrant les tabous suggérés d'un pudique voile moralisateur. Preuve que, presque malgré elle et au détriment de l'intérêt du spectateur, la mise en scène a réussi son coup.

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