Il aura fallu attendre 22h passées pour qu'on retrouve l'Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä au sommet de leur forme dans Roméo et Juliette de Tchaïkovski. La marque Mäkelä se fait, à chaque concert, plus impressionnante. La confiance qui règne entre les musiciens et leur jeune chef fait des prodiges. A-t-on jamais entendu plus chaude et noble fusion des bois dans le thème si russe qui ouvre le poème symphonique de Tchaïkovski, a-t-on jamais ressenti à ce point l'osmose entre les pupitres de cordes, singulièrement violoncelles et contrebasses dans la reprise du thème dit de l'amour énoncé au cor anglais et à l'alto solo – « l'un des plus beaux thèmes de toute la musique russe » selon Rimski-Korsakov ?

Klaus Mäkelä © Mathias Benguigui
Klaus Mäkelä
© Mathias Benguigui

Klaus Mäkelä fait son miel du contraste, de l'opposition des thèmes qui évoquent tour à tour la haine entre les Capulet et les Montaigu – cette cellule rythmique de doubles croches répétées qui scande tout le récit – et la tendre inclination des deux amoureux. Il ne dirige pas, il entraîne son pack de musiciens dans un prodigieux parcours où tout semble à la fois formidablement contrôlé et libre : pas d'excès de pâmoison ni de fracas des cuivres, pour déboucher in fine sur ce martèlement des timbales et cette sorte de requiem pour un amour impossible. L'émotion gagne toute la salle et c'est un « bravo » jailli du public qui va conclure une soirée bien longue par une immense ovation.

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Avant Tchaïkovski, on a dû compter les très longues minutes du Concerto pour violon de Schumann. Longtemps interdite par son dédicataire (le violoniste Joseph Joachim) et redécouverte il y a moins d'un siècle, cette partition à l'orchestration maladroite n'est pas de ces chefs-d'œuvre qui conquièrent immédiatement le coeur du public. Dans toute l'introduction orchestrale, on peine à dégager et à retenir un thème et, lorsque le violon paraît, il n'est jamais dans une posture où il peut briller, s'extraire d'une masse sonore indistincte.

On voit bien que le chef fait ce qu'il peut pour se sortir de la « rumination maladive » (l'expression est de Joachim !) qui affecte le premier et le troisième mouvements. On retrouve Isabelle Faust (qu'on avait entendue en début de saison dans le concerto de Dvořák) telle qu'en elle-même, techniquement impeccable, mais apparemment peu familière de cette partition qu'elle a placée devant elle sur un pupitre. Il faudrait de la fantaisie, un archet aventureux pour qu'on perçoive « la richesse et la noblesse des thèmes et des harmonies » qu'y entendait Yehudi Menuhin qui avait redonné vie à ce concerto en 1937. Le troisième mouvement est une sorte de rondo alla polacca interminable, qui n'en finit pas de ressasser les mêmes tournures mélodiques. 

En première partie, Klaus Mäkelä nous a réservé la surprise d'une création – c'est l'une des heureuses habitudes qui auront marqué son mandat – d'un compatriote. La notice biographique de Sauli Zinovjev, né en 1988, est des plus succinctes et sa notoriété ne semblait avoir franchi les frontières de la Scandinavie jusqu'à ce que l'Orchestre de Paris crée cette commande partagée avec les orchestres d'Oslo et Helsinki. Le titre, Taste of Metal, pourrait laisser imaginer quelque proximité avec Les Fonderies d'acier de Mossolov, et donc un déferlement de décibels.

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En réalité, le jeune compositeur a été inspiré par des sculptures de Markus Copper exposées fin 2022 à Helsinki ; et vont se succéder quarante minutes et quatre mouvements d'une musique bien sonnante, aussi courte d'inspiration que confortable d'écoute. « Low » (Grave) consiste en une ample ligne ascendante diatonique ancrée dans le grave de l'orchestre, « Flow » (Flux) expose des notes répétées et quelques accords façon Sacre du printemps tandis que surgit le grand orgue de la Philharmonie joué par Shim-Young Lee, « Glow » (Lueur) part d'un son de bol tibétain, et reprend le même procédé que le mouvement initial, un long crescendo de tout l'orchestre dont émergent de beaux solos de basson, de trompette bouchée. Le dernier volet (« Blow » – choc) est une sorte de concerto pour orgue, tonitruant et aussi faible d'inspiration que le reste. Mais Klaus Mäkelä et ses musiciens y mettent le même soin et la même ardeur que s'il se fût agi d'une symphonie de Mahler... ou de Tchaïkovski.

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