Pris de violentes coliques néphrétiques mercredi après-midi – c'est Radio France qui nous donne ces détails –, John Eliot Gardiner a déclaré forfait pour le second des concerts de sa mini-résidence de deux semaines à l'Orchestre Philharmonique de Radio France. C'est le violoniste et chef Andrew Manze qui prend le relais in extremis dans un programme inchangé, rassemblant Purcell et Britten. Excellente idée sur le papier, séduisante à tout le moins, si l'on en juge par la jauge exceptionnelle de l'Auditorium de Radio France.

Mais la séduction n'est pas, loin s'en faut, la qualité première de la réalisation qui nous est proposée. Malgré l'engagement individuel et collectif, la souplesse et l'adaptabilité d'une formation comme le Philhar', on ne peut nier que les trois pièces de Purcell qui figurent au programme ne sonnent pas très « historiquement informé ». Certes, les cordes jouent senza vibrato, mais avec un archet long, certes on entend des flûtes à bec, mais aussi des hautbois et des trompettes « modernes » – même si les musiciens concernés sont stylistiquement irréprochables. Les circonstances ne permettent cependant pas d'accabler le chef ni les musiciens, et ce n'est évidemment pas au terme de quelques répétitions que le Philhar', aussi investi soit-il, peut sonner comme un ensemble baroque constitué...
Allait-on succomber aux charmes vénéneux des Illuminations de Britten, sur des poèmes de Rimbaud qu'on croirait écrits sous l'effet de substances illicites et dont François-Xavier Szymczak nous a lu de longs extraits en introduisant le concert pour les auditeurs de France Musique ? Des cycles de mélodies avec orchestre qu'a composés Britten, en général à l'intention de son compagnon le ténor Peter Pears, Les Illuminations font exception puisqu'elles étaient destinées à la cantatrice suisse Sophie Wyss. Il faut pour bien chanter ce cycle trois qualités essentielles : une voix colorée et assez puissante pour affronter une tessiture très étendue, une diction française parfaite et une aptitude à exprimer la lyrique si particulière des vers de Rimbaud. On a le souvenir, au disque et surtout au concert, d'une Felicity Lott qui disait/chantait ces Illuminations en nous faisant passer par tout un arc-en-ciel d'émotions...
Ce soir malheureusement, Anna Prohaska ne fait guère illusion : une bonne moitié du public (celle qui est placée à l'arrière et sur les côtés du plateau) n'entendra pas grand-chose du filet de voix bien timide qui ne parvient jamais à percer le son de l'orchestre, pourtant constitué des seules cordes. Pour ceux comme nous qui sommes assis en face, il faut plus d'une fois lever les yeux vers l'écran digital où défile le texte de Rimbaud, tant les consonnes sont absentes et le reste bien embrouillé. La soprano austro-britannique reviendra en seconde partie pour chanter le célèbre lamento de la muse dans The Fairy Queen de Purcell. C'est nettement plus dans ses cordes, mais on attend en vain l'émotion.
Andrew Manze, quant à lui, ne ménage pas ses efforts dans cette suite de Purcell, avec une gestique efficace, stimulante pour les musiciens. Celui qui a été le leader d'ensembles aussi emblématiques que l'Amsterdam Baroque Orchestra ou l'Academy of Ancient Music y est comme un poisson dans l'eau. Mais les mélanges ne s'opèrent pas, le discours manque de fluidité et, pour tout dire, jusqu'à la Symphony finale avec hautbois, trompettes et timbales, on s'ennuie ferme.
Reste le dernier quart d'heure du concert, les variations sur un thème de Purcell qui constituent le Young Person's Guide to the Orchestra de Britten. Que n'a-t-on donné auparavant la suite Abdelazer or The Moor's Revenge dont est tiré ce thème ? Dans ce mini-concerto pour orchestre, tous les pupitres de l'Orchestre Philharmonique de Radio France brillent de mille feux, paraissant enfin épanouis, libres et heureux de jouer, et le chef peut enfin donner toute sa mesure. Le public applaudira longuement ce quart d'heure d'excellent Britten.

