C’est à rien de moins que deux soirées mémorables que nous conviait l’Orchestre de la Suisse Romande, en ces mercredi et vendredi soir d’octobre d’un été genevois sans fin ! Le public a pu se délecter de la présence solaire du pianiste Nicholas Angelich, qui a émerveillé dans son interprétation des deux concertos en deux soirées au sommet.

Nicholas Angelich © Jean-François Leclercq / Erato
Nicholas Angelich
© Jean-François Leclercq / Erato

Première soirée donc, parée du crépusculaire Erwartung d’Arnold Schönberg qui ne manque pas de saisir les auditeurs par sa force. Avec un contraste dramatique saisissant, le grand effectif d’orchestre est opposé aux interventions quasi solistes de dix cordes ainsi qu'à « die Frau », interprétée par la soprano allemande Angela Denoke.

Si le Schönberg des débuts demeure d’une écoute facile, comme dans la très noire Nuit transfigurée, le voyage que promet cet Erwartung est d’une toute autre trempe : concis, rugueux, ce drame propose les errances d’une femme qui recherche la maison de son amant au sein d’une forêt angoissante et sombre. Si la soprano possède une voix souple, lyrique au beau médium fruité, on peut regretter par moment un vibrato marqué dans les aigus qui dépare du tranchant de l’écriture du compositeur. L’œuvre noue le drame autour d’un sprechgesang (parlé-chanté) omniprésent au sein d’une texture orchestrale diaphane. Avec une belle intensité dramatique, les solistes vents de l’Orchestre de la Suisse Romande parent leurs interventions de mille couleurs, sous la direction inspirante de Jonathan Nott que l’on sent très à l’aise. Ici tout frémit, surgit, se colore, se refroidit, sur fond de cordes tenuto. On apprécie le velouté des clarinettes, les flûtes acérées et brillantes comme un glaive, les railleries des cordes acides jouant sul ponticello et particulièrement, lors du finale, le motif de harpe inexorable, les trémolos des flûtes avant la dernière grande glissade... Bref, cet Erwartung s'avère un voyage sensoriel qui aura exploité toutes les possibilités expressives des instruments et donné à entendre un grand orchestre paradoxalement intimiste. Un drame à vivre !

Changement d’atmosphère pour le Concerto n° 1 de Brahms, doté d’une longue introduction orchestrale d’emblée impressionnante. L’Orchestre de la Suisse Romande empoigne ce « Maestoso » avec un son mat, éthéré et impalpable, amplifié par un tempo volontairement lent, à la limite du démembrement. Puis la pâte sonore se densifie et on est immédiatement saisi par l’entrée de Nicholas Angelich. Impérial, le pianiste avance néanmoins sans esbroufe, simple, offrant un son non pas de cathédrale gothique mais de ces abbayes cisterciennes élégantes et dépouillées.

Côté vents, on peut se délecter des merveilles de timbre et de phrasé du hautbois de Nora Cismondi, dont on ne peut que saluer l’arrivée au sein de l’Orchestre de la Suisse Romande : rayonnantes d’un son naturellement vibrant, solaire, ses interventions sont un délice de phrasé et s’unifient très naturellement à la flûte lumineuse de Sarah Rumer qui sait planer au dessus de la petite harmonie sans s’imposer.

Si le deuxième mouvement est un hymne d'une grande humilité de ton et d'une belle simplicité formelle, on souffre néanmoins d’un sentiment de flottement au niveau de la direction. Mais quelle délicatesse dans le toucher du pianiste sur les dernières phrases, quelle rondeur, quelle âme ! Le troisième mouvement couronne enfin dans son impétuosité un soliste qui durant tout le concert aura prouvé à quel point il est caméléon, passant de la plus riante souplesse à une virtuosité brillante, offrant une musicalité sereine et aboutie, sans ostentation.

Chapeau bas pour une bien belle soirée couronnée par un Intermezzo touchant, baigné de la douce lumière mystique brahmsienne.  

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