Dès que les premières notes de la Sonatine de Ravel résonnent dans le Théâtre des Champs-Élysées, on se sait à l’orée d’un grand récital, de ceux dont on se souviendra longtemps : Anna Vinnitskaya prend l’auditeur par la main pour l’entraîner dans un paysage merveilleux de félicité lumineuse.

C’est d’abord par son attention au contrepoint, à la polyphonie et aux plans sonores que la pianiste russe marque les esprits. Chaque mouvement de la Sonatine est un exemple de dosage des lignes et de phrasé. Le « Mouvement de menuet », ainsi réglé comme de l’horlogerie de très haute précision, fait redécouvrir la page grâce à la conduite de la main gauche, tandis qu’un infime rubato, d’un goût exquis, donne des frissons plus d’une fois au cours du « Modéré », quand la pianiste s’autorise une pause d’une fraction de seconde, permettant de relancer le discours avec un cinquième doigt d’une douceur superlative.
Vinnitskaya joint à cette orfèvrerie du son un jeu de pédales d’une précision rare. Grâce à un pied d’une dextérité millimétrée, la musicienne se révèle capable de jouer toute la palette des articulations possibles et imaginables et ce même simultanément, à l’image de la superposition de parties détachées et liées au début de la Pavane pour une infante défunte de Ravel, jouée après la Sonatine. Vinnitskaya maintiendra ce niveau de finition jusqu’à la fin du récital : la Romance sans paroles op. 67 n° 2 de Felix Mendelssohn, qui clôturera la soirée en tant que troisième bis, sera d’une clarté confondante, le détaché de la main gauche étant impeccablement distinct sous le legato infini de la main droite.
L'agilité des doigts de la pianiste n’a rien à envier à cette virtuosité pédestre. Après la Pavane, les arpèges torrentiels des Jeux d’eau de Ravel sont d'une fluidité et d'une souplesse étourdissante. Et les mains de Vinnitskaya survoleront les Variations sur un thème de Corelli de Rachmaninov en fin de programme, en se jouant de la virtuosité pyrotechnique de l’œuvre (trilles, chromatismes, enchainements d'octaves...).
Après la partie ravélienne enivrante et cristalline, le récital va en effet devenir un véritable festival sonore, voire une orgie pianistique. Dans Rachmaninov, le piano sera d'une densité ultra-concentrée, conquérante et espiègle. Avant cela, Vinnitskaya aura montré que ce qu'on peut parfois abusivement appeler « son russe » n'est pas d’un bloc : dans la Sonate n° 3 de Scriabine, la couleur de l'instrument est à la fois chargée et versatile. On passe de l’éther bleuté de l’« Andante » aux vagues passionnées du finale après d'irrésistibles sonneries cuivrées dans le deuxième mouvement, dont le dernier accord déclenche même les applaudissements spontanés du public.
Pianiste-poétesse hors pair, Vinnitskaya réussit la quadrature du cercle en trouvant l’équilibre si ténu entre respect scrupuleux du texte et interprétation personnelle. D'aucuns auront peut-être été surpris par les premiers accords de la Sonate n° 3 de Scriabine, qu'on a connus plus tonitruants ou poignants ; en réalité, ils sont bien notés forte, et non fortissimo. Vinnitskaya construit son ouvrage de la première à la dernière note – avec l’heureuse idée de ne jamais faire traîner les phrases, même dans les moments plus tranquilles.
Entre Scriabine et Rachmaninov, les Trois Intermezzi opus 117 de Brahms sont joués tout en sérénité recueillie. Le triptyque perd toutefois son potentiel d’endormissement, Vinnitskaya cultivant une douceur feutrée mais bien présente. Et la simplicité avec laquelle la musicienne énonce les premières mesures de chaque pièce, frôlant le prosaïsme, est comme un pied de nez à l’auditeur qui se rendra compte dans les parties centrales qu’il a complètement plongé dans l’atmosphère de ces pièces pourtant si souvent entendues.
Au cours d’un programme composé d’œuvres au découpage varié, Vinnitskaya fait preuve d’une maîtrise absolue de la structure. Morceaux isolés, ensemble de numéros plus ou moins courts, sonates : tout est habité d’un souffle sans cesse renouvelé, dont l’éloquence est décuplée par l’élégance d’un toucher au service de la musique et de sa progression. La première des Valses nobles et sentimentales de Ravel donnée en premier bis avec force rebonds et accords chamarrés sonne comme un bouquet final. En deuxième bis, le Prélude op. 32 n° 12 de Rachmaninov, onirique et lyrique à souhait, nous fera quitter l'avenue Montaigne le cœur léger, avec l’espoir de réentendre une telle artiste le plus tôt possible.
Ce récital a été organisé par Piano****.


