Au Septembre Musical de Montreux, Charles Dutoit galvanise les troupes de l’European Philharmonic of Switzerland et séduit le public par l’excellence de son interprétation.

Charles Dutoit © Todd Rosenberg
Charles Dutoit
© Todd Rosenberg

Émanation d’anciens musiciens du Gustav Mahler Jugendorchester, l’orchestre d’une belle jeunesse fait preuve d’une grande vivacité qu’on peut apprécier dans l’ouverture du concert, avec le rare Jeu de cartes d’Igor Stravinski. On ressent les affinités évidentes du chef avec cette œuvre qui rappelle le néoclassicisme du Rake’s Progress.Dutoit dirige avec une économie de moyens : un geste esquissé, un déhanché, une vibration de la main. L’orchestre semble hésiter. Les tempos sont allants, le maestro cherchant à insuffler une ironie salutaire, ici un grincement de basson, là une flûte mutine, un peu plus loin un hautbois goguenard… mais l’orchestre ne se relâche pas totalement : les cuivres semblent notamment sur la réserve et manquent de projection.

La soirée couronne ensuite le monumental Concerto en mi bémol de Franz Liszt. Martha Argerich et Charles Dutoit choisissent une interprétation d’une certaine retenue, aidée en cela par des musiciens qui prennent davantage leurs aises : tour à tour, la flûte lance une mélodie aérienne, la clarinette se pare d’une séraphique douceur et le hautbois fait montre d’une volupté exquise. Les phrasés sont admirables, le toucher est d’or, et l’on admire les éclats de virtuosité sans ostentation. Et quelle poésie dans les moments introspectifs ! La douceur est omniprésente, le legato royal et le rubato discret offrent l’humanité nécessaire à l’interprétation. Quel plaisir d’entendre l’équilibre admirable qui s’établit entre Martha Argerich et l’orchestre, comme en témoigne le dialogue entre les guirlandes du piano et les pépiements du triangle en fin de premier mouvement.

Et si le plaisir est total, c’est certainement parce qu’il rend tangible l’inspiration musicale que suscite Martha Argerich aux musiciens qui l’entourent… Avec quelle gourmandise musicale elle va les chercher du regard pour mieux dialoguer ! Martha Argerich ne joue pas ostensiblement vers le public : elle est tournée vers l’orchestre. Elle veut faire partie de la gangue orchestrale, elle puise des autres pour ensuite mieux se réinventer dans des pages qu’elle a explorées maintes et maintes fois.

Les aigus du piano sont scintillants sans être durs mais c’est surtout la main gauche d’Argerich qui est extraordinaire : sans violence, les graves vous remuent les entrailles, par leur puissance et le legato qui les dynamisent… tant est si bien qu’on a le sentiment qu’elle pourrait jouer un Clavinova et nous faire songer au meilleur Steinway. Les bis prolongent l’émerveillement. Après un Scarlatti énergétique pour nous revigorer l’esprit, Argerich nous tire des larmes dans l’ouverture des Kinderszenen de Robert Schumann, d’une émouvante simplicité. 

Martha Argerich © Adriano Heitman
Martha Argerich
© Adriano Heitman

C’est avec la Symphonie n° 3 de Camille Saint-Saëns que se clôture la soirée, dans un délice d’équilibre et de couleurs qui conviennent définitivement très bien à l’orchestre. Dans son élément, Dutoit parvient à relever les innombrables détails de l’œuvre sans en perdre le grand élan, et faire miroiter les merveilles de l’orchestration du compositeur.

Les cordes sont très homogènes et même si on peut regretter un manque de suavité et de lyrisme aux violoncelles, c’est dans une belle énergie que se conclut l’œuvre : le dernier mouvement fait entendre d’admirables fulgurances de l’orgue et du piano.

Une soirée émerveillée, sous le signe de la musicalité et de la complicité. Le lac, enflammé par le soleil couchant sur la riviera vaudoise, fut le couronnement de cette soirée sans artifice mais ô combien stratosphérique !

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