Aux premières mesures allegro ma non tanto de la Sonate pour violoncelle et piano n° 3 op.69 en la majeur de Beethoven, l'instrument Ferdinando Gagliano (1788) confié à la violoncelliste fait ressortir sa pleine sonorité, chaude, éclatante et pure sous l'archet de Camille Thomas. Le piano de Beatrice Berrut répond avec une exquise délicatesse. Thèmes, développements alternent entre les solistes : beau dialogue, franche complicité musicale. Deuxième mouvement, scherzo allegro molto : contretemps et syncopes sont enlevés comme avec facilité ; technique et esthétique impeccables.

Beatrice Berrut © Silvia Aparicio Dieguez
Beatrice Berrut
© Silvia Aparicio Dieguez

L'adagio cantabile, bref troisième mouvement laisse chanter le violoncelle servi par un accompagnement de piano d'une grande sensibilité. Le quatrième mouvement, allegro vivace, laisse entendre la ligne de chaque instrument, l'un ne disparaissant jamais derrière l'autre ni n'amenuisant les effets de l'autre ; équilibre, virtuosité caractérisent encore ce final.

Le concert continue avec la Sonate en la mineur « Arpeggione », D. 821 de Schubert. Les interprètes donnent au thème principal du premier mouvement, allegro moderato dans la tonalité principale de l'œuvre, un caractère profondément méditatif ou songeur, suivi d'élans où le violoncelle soutenu encore avec bonheur par le piano, exprime quelque chose de très animé - un jeu d'enfants peut-être, si l'on se permet cette image purement subjective. Dans les graves notamment, Camille Thomas se montre extrêmement séduisante. La dernière mesure de ce thème repris deux fois est constituée de pizzicati au violoncelle et d'accords plaqués au piano révélant une belle énergie. Après le second thème d'un caractère dansant particulièrement expressif, l'introduction de la reprise finale du thème principal anime encore l'exécution d'un mouvement fait de délicieux contrastes. Enfin, l'ultime retour de la pensive phrase initiale à la faveur d'une nuance piano apaisante fort bien rendue, semble figurer, s'il est encore permis à une simple subjectivité de s'exprimer, une fin de partie, les joueurs se séparant avec nostalgie.

On peut entendre le deuxième mouvement, adagio, comme un lied chanté par le violoncelle avec accompagnement piano. Le legato au violoncelle et le toucher si sensible de la pianiste vouée tout entière à donner ses couleurs à la mélodie, charment l'auditeur avec une infinie poésie. La fluidité du piano, au troisième mouvement, allegretto, peut donner l'impression de notes venant s'insinuer presque malicieusement derrière et entre les phrases musicales du violoncelle qui se développent avec enthousiasme.

Camille Thomas © Rémy Grandroques
Camille Thomas
© Rémy Grandroques
La Sonate pour violon et piano de Franck, donnée ici dans sa version pour violoncelle et piano, constitue la deuxième partie du concert. Les œuvres de Franck, porteuses de certaines évolutions et ruptures dans la musique au 19ème siècle, ont été débattues. De surcroît, à côté d'un jugement proprement musical, leur réception en France fut l'objet, après 1870, d'un sentiment anti-germanique auquel Franck refusait de céder. Il y a évidemment du Bach chez l'organiste César Franck mais aussi une influence beethovénienne et une forme de compagnonnage avec Liszt, Wagner, sans omettre sa place dans la « musique française » avec puis contre Saint-Saëns. Il en résulte une complexité principalement concentrée dans les compositions des dernières années de Franck avec, en particulier, la célèbre sonate au programme du concert ; d'où problèmes quant à une juste interprétation de cette musique. On pouvait donc attendre de Camille Thomas et Beatrice Berrut une solution musicale à ces problèmes. Des commentateurs pourront toujours en discuter mais ce qu'elles ont proposé a le mérite d'être clair, cohérent, rigoureux.

Comme on l'a relevé lors de la première partie du concert, la même délicatesse dans les nuances, le délié des notes aussi bien, à l'inverse, que le legato, l'absence d'effets de rubato faciles, l'énergie, la précision caractérisent ici encore le jeu de ces deux musiciennes. On réfère souvent la musique de la deuxième moitié du 19ème siècle à une sorte d'équivalent littéraire ou pictural : Romantisme, Impressionnisme, Symbolisme ... S'il le fallait, on pourrait peut-être qualifier ce que nous avons entendu de pré-impressionniste, à la manière de l'École de Barbizon, de Corot : une rigueur classique mais faisant déjà moins appel à la pure description d'une danse, d'une scène, qu'aux impressions qu'elles suscitent. De ce point de vue, l'interprétation proposée est rayonnante. Camille Thomas et Beatrice Berrut excellent à rendre une atmosphère évitant à la fois l'écueil de formes figées et celui du vaporeux, du flou. De ce fait, on peut se laisser prendre par un flot d'impressions musicales sans perdre pour autant le fil conducteur des thèmes qui structurent l'œuvre.

Aux nombreux rappels, absolument mérités, outre une ultime reprise du troisième mouvement de la sonate de Franck, la Sérénade de Schubert dont on oublie immédiatement les versions douteuses pour n'entendre ici qu'une rigueur et un tempo parfaits. Autre belle surprise : « Après un rêve » op. 7 transcrit pour violoncelle et piano de Gabriel Fauré. Une soirée qui fera date pour le public présent. D'autre part, artistes et organisateurs ont dédié ce concert à la mémoire des victimes des attentats ayant eu lieu à Paris, une semaine auparavant.