« Mais tout est écrit sur la partition, il suffit simplement de le reproduire ». Voici la réaction du pianiste ouzbek Behzod Abduraimov après son récital à la Fondation Louis Vuitton lorsque nous allons le voir en coulisse afin de lui faire part de notre admiration, encore sous le choc d’un récital sidérant. Car c’est une magnifique leçon de piano qu’il nous offre ce soir, et sa réaction post-concert, admirable de simplicité et de vérité, en est d’autant plus une leçon d’humilité sous laquelle sourd une exigence extrême.

Behzod Abduraimov © Ben Ealovega | Decca
Behzod Abduraimov
© Ben Ealovega | Decca

L’idée de donner sens au texte de la partition, de « faire sens » ou de « faire parler » le texte, de colorer ce noir et blanc et de lui imprimer un mouvement en l’incarnant en une expression sensible cohérente prend chez Behzod Abduraimov une dimension nouvelle. Alors que certains pianistes de la jeune scène actuelle se distinguent par une vision très locale et un raffinement au note-à-note presque à la loupe, Abduraimov prend naturellement de la hauteur pour adopter une vision qui impressionne par son étendue, par sa portée et d’autant plus par sa richesse. La direction qu’il imprime à la musique n’est jamais seulement locale, elle s’inscrit toujours dans un cadre plus large, dans une cohérence remarquable. 

Le programme est articulé autour de deux monuments du piano : la Sonate en si mineur de Liszt et la Sonate n°6 de Prokofiev, agrémentées de trois entremets : l’arrangement par Liszt de l’air final Isolde’s Liebestod (la mort d’Isolde) de l’opéra Tristan und Isolde de Wagner, le Moment musical D780 n°2 de Schubert suivi de l’arrangement par Liszt de la Valse Caprice n°6 de Schubert. Ce sont deux défis majeurs que ces deux sonates, du gouffre métaphysique de celle de Liszt à la déflagration abstraite et résignée de celle de Prokofiev. 

Nous ne pouvons écrire cet article sans saluer la formidable technique pianistique d’Abduraimov. Elle est sans faille, rien ne semble la limiter. Il n’est cependant pas de ces pianistes qui l’affichent et la portent en étendard, mais la considère au service d’une pensée musicale bien plus noble, dès les premières notes de l’Isolde’s Liebestod de Wagner/Liszt. Comment arrive-t-il à trouver une telle sonorité, inouïe, au début de l’œuvre ? Sonorité de brume, de frimas, de tressaillements. Jusqu’à l’explosion finale où il déploie une puissance ahurissante en particulier de sa main gauche, et ce qui précède est d’une telle intelligence dans le développement des nuances, dans le dosage de celles-ci ! Il en est de même dans la Sonate de Liszt. Bien que nouvelle dans son répertoire (il la joue ce soir seulement pour la sixième fois en concert), il en fait déjà une matière vertigineuse dont on ne peut ressortir indemne. Dans quels abîmes nous mène-t-il ! Le matériau sonore est en constante évolution, en constante avancée. Nulle redite, nulle stagnation. Le spectre de nuances dont il est capable est époustouflant, et il a le don rare de savoir ménager ses fortissimo, pour ne donner que plus de prégnance à ceux, réels, paroxystiques, qui sont vraiment justifiés. Il n’y aucun leurre dans son jeu, nul trait de pédale émoussant quelque imperfection, il n’en a guère besoin. Une grande authenticité s’y dégage, il sculpte la matière brute, et nous livre ainsi une œuvre magistrale sur tous les plans.

D’une sérénité désarmante, le Moment musical de Schubert est une bulle d’apaisement où la rondeur et le moelleux du son n’ont d’égal que l’indolence qu’il s’y dégage. La Valse Caprice n°6 de Schubert/Liszt est quant à elle un vrai délice. Pleine d’esprit, taquine et facétieuse tout en conservant une certaine pudeur. Le pianiste utilise à merveille les registres des nuances pianissimo et met à profit sa science du toucher et de différentiation des plans sonores dans ces déclinaisons si subtiles de broderies qui s’évanouissent en giboulées. La Sonate n°6 de Prokofiev est d’une vitalité brûlante. L’engagement physique du pianiste y est maximal, et sa rythmicité jubilatoire. Il sait ce qu’il veut, il ne lâche rien, et même si « tout est écrit sur la partition » la richesse des idées est remarquable. Il nous fait par exemple entendre de magnifiques contrechants dans le troisième mouvement, ou bien accentue génialement certains contrastes dynamiques à la main gauche lors du Vivace final. Du grand art.

Abduraimov est un pianiste qui promet des merveilles, déjà hissé à l’âge de 27 ans à une hauteur vertigineuse. Le public parisien pourra l’entendre au Théâtre des Champs-Elizées le 25 mars prochain en récital de musique de chambre avec le violoncelliste Truls Mørk. A quand une apparition en concerto à la Philharmonie de Paris ?

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