Il est certaines rencontres placées sous le signe de l’évidence… La double rencontre de Tugan Sokhiev, avec l’Orchestre de Paris d’une part, avec Hector Berlioz d’autre part, semble bien être de celles-ci. La lecture magistrale de La Damnation de Faust qu’a proposée le chef russe jeudi 15 janvier à la Philharmonie s’impose d’emblée comme l’une des plus accomplies et des plus éblouissantes qu’on puisse entendre aujourd’hui. La profondeur et l’unité de la vision évitent le morcellement de l’œuvre en une succession de tableaux, mais l’unifie au contraire en une vaste fresque, constituant un cadre flamboyant parfaitement adapté au drame qui se joue – et dont l’orchestre apparaît comme l’acteur essentiel.

Tugan Sokhiev © Patrice Nin
Tugan Sokhiev
© Patrice Nin

De cet orchestre, mille détails semblent jaillir pour la première fois (les cordes bondissantes pendant l’air de la Puce, les pizzicati évoquant les battements sourds du cœur de Marguerite pendant le troisième couplet de sa romance). Les pages les plus majestueuses ou les plus dramatiques sonnent de façon éclatante sans verser pour autant dans l’ostentation ou la grandiloquence (magnifique conclusion de la « Marche hongroise » qui, plutôt que de fermer la page de façon tonitruante et brutale, semble suspendre le temps) ; les pages les plus tendres sont d’une infinie poésie… La complicité du chef avec un Orchestre de Paris absolument impeccable et des chœurs éblouissants de sensibilité et de virtuosité, excellemment préparés par Lionel Sow et très justement acclamés, est totale. Au moment de l’apothéose de Marguerite, Tugan Sokhiev prolonge le « Viens ! » final chanté par le chœur dans un pianissimo miraculeux : un instant d’éternité que le public, fort heureusement, prolonge par un très long silence avant de noyer les musiciens sous une véritable ovation. 

Vocalement, la soirée aurait dû constituer un bel exemple de l’excellente santé du chant français actuel. Las ! Après la défection de Ludovic Tézier, c’est le ténor Jean-François Borras qui devait se désister, laissant la place à un Paul Groves familier du rôle. On retrouve, dans ses premières interventions, ses qualités habituelles de diction et le soin accordé à la ligne de chant, mais les aigus forte chancellent dangereusement, faisant craindre quelques difficultés pour la suite de la représentation… crainte confirmée par une troisième partie éprouvante, où la voix se fait de plus en plus rêche et se dérobe malencontreusement dans les difficiles aigus du duo d’amour.

Les premières interventions d’Ildebrando D’Arcangelo déçoivent également : projection limitée, souffle court… Tout s’explique à l’entracte : le chanteur fait annoncer qu’il est en fait souffrant. Quoi qu’il en soit, il n’est pas certain que le répertoire français soit celui où le talent d’Ildebrando D’Arcangelo trouve le plus à s’épanouir. Question de style, un peu trop expressionniste : ce Méphisto éructe quand il faudrait insinuer sournoisement, distiller l’allusion perfide, ce qu’une diction plutôt pâteuse ne permet pas au chanteur.

Karine Deshayes, en revanche, est une très belle Marguerite. Certes, l’envol final de la romance n’a pas l’ampleur que les grandes orgues d’une Jessye Norman ou d’une Régine Crespin pouvaient lui donner. Mais entre les Marguerite de ce calibre et les Marguerite format Chérubin, Karine Deshayes propose une voie médiane, avec une voix à la projection suffisamment sûre pour préserver l’impact des moments les plus dramatiques, mais capable également d’une très grande poésie, qui nimbe notamment une « Ballade du Roi de Thulé » élégantissime et une scène finale (« Déjà la ville entière… ») fort touchante. Une soirée exaltante, en dépit des relatives faiblesses de la distribution masculine.

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