Alors que la Philharmonie de Paris inaugure l’année Beethoven avec un premier week-end événement, Daniel Barenboim poursuit son intégrale des sonates pour piano du compositeur entamée l’année dernière. Pour cet avant-dernier concert du cycle, le pianiste réunit un programme ambitieux, avec quatre sonates brossant différentes périodes de composition du maître : depuis la Sonate n° 3 en ut majeur op. 2 (1794-1795) au colossal op. 109 (1820), en passant par la « Pastorale » (1801) et la Sonate « À Thérèse » (1809).

Daniel Barenboim à la Philharmonie de Paris © Monika Rittershaus
Daniel Barenboim à la Philharmonie de Paris
© Monika Rittershaus

La Sonate op. 28 dite « Pastorale » introduit la soirée. L’œuvre montre une architecture claire, fournie en ruptures et contrastes. Barenboim s’élance bras jetés sur les premiers accords, captivant l’attention du public par les notes répétées de la basse. L’interprète mène un jeu sobre, limpide et sans fioriture, qui paraît en harmonie avec le classicisme de l’œuvre. Sans jamais être dans le « trop », l’interprète assure l’exécution avec un chant charpenté, des basses légèrement mouillées de pédale et un jeu bien contrasté entre des accords suffisamment timbrés et des traits scintillants. Mais loin du frisson attendu, on reste quelque peu extérieur à ce matériau sonore façonné d’articulations prévisibles et d’un phrasé systématique. Même impression pour le deuxième mouvement pourtant précis dans le geste et la rythmique et dont il faut relever le chant au legato souverain. À l’exception de la fougue naissante du rondo final et ses arpèges bouillonnants, le pianiste semble en retrait dans son jeu et manquer d’engagement dans l’interprétation, pas aidé par un piano dont la raideur des forte laisse privilégier un volume sonore modéré. La suite du concert viendra malheureusement confirmer ce constat.

Entretemps, les toussotements du public viennent prendre part au spectacle. Si la Philharmonie avait pris ses mesures cet après-midi en lui indiquant préalablement d’être discret à ce sujet, cela n’aura pas été suffisant. Le premier mouvement achevé, les toux effrénées suscitent rapidement le rire auxquels l’interprète joint un geste – désormais habituel – de son mouchoir. Et le pianiste de marquer à nouveau son mécontentement par de vives fausses toux un peu plus tard, réussissant alors à imposer le silence pour la suite du concert. 

Avec la Sonate n° 3, Barenboim retourne à une œuvre de jeunesse du compositeur, extravertie et vivifiante. Il embrasse le premier mouvement d’une traite, d’un jeu franc et vigoureux, parfois précipité, cependant plus présent qu’auparavant. Les nombreuses syncopes comme les traits brillant dans les aigus montrent une patte énergique vivement appréciée. Par contraste, l’« Adagio » est d’une subtilité remarquable, et réserve le moment phare de la soirée. Le silence s’étant installé dans la salle, le pianiste, entouré du public sur scène, élance un thème étiré, suspendu, retenant l’attention. Une nuance piano domine l’ensemble. Sur des arpèges légers, Barenboim fait entendre un chant doucement plaintif, assez épanché, précédant une basse au ton déchirant. Cette intensité dans le jeu eut été souhaitée tout au long du concert, mais las ! Un scherzo sarcastique et l’« Allegro » du dernier mouvement remettent la machine Barenboim en marche ; la sonate s’achève à toute vitesse dans un torrent de notes manquant sensiblement de relief et laissant une impression douce-amère à l’écoute. 

La seconde partie du concert confirme un jeu essoufflé dans l’intention, que la technique du maestro ne saura masquer. L’interprète retourne au clavier pour la brève Sonate « À Thérèse » et, malgré des premiers accords pleins de ferveur, laisse entendre un discours peu nuancé et assez brut, loin du lyrisme intime attendu. Le monument de l’op. 109 et son troisième mouvement aux nombreuses variations montrent les mêmes failles. Si l’interprète a montré ce qu’il fallait de fougue et d’impulsion dans le premier mouvement, balayant le clavier d’accords puissamment timbrés, il garde la main lourde dans le thème chantant et intime du troisième, avec des notes répétées monolithiques et clinquantes dans les aigus, rompant le charme de la confession. Et d’achever son propos sur une note finale pleine de retenue, laissant encore croire dans une présence dans le jeu espérée, mais souvent manquée.

**111