Il fait encore beau et presque chaud quand on sort de la Salle Élie de Brignac ce dimanche en début de soirée après deux heures et demie de musique qui nous ont mis le cœur en joie. Quel contraste entre ce public clairsemé dont on avait l'étrange impression d'être le benjamin et l'irrésistible furia des jeunes musiciens qui ont tout emporté sur leur passage, faisant de ce moment, plus encore que la veille, la véritable ouverture musicale de ce 30e Festival de Pâques de Deauville !

Dans la Deuxième Suite pour deux pianos de Rachmaninov qui ouvre le programme, on ne fera pas l'injure à Gabriel Durliat et Kojiro Okada de les comparer à d'illustres aînés qui ont fixé des références qui paraissent indépassables – on pense à Martha Argerich et Nelson Freire ou au duo formé par Brigitte Engerer et Oleg Maisenberg dont on vient d'apprendre la disparition. Ce serait aussi vain qu'injuste à l'égard de deux musiciens à la virtuosité transcendante, qui ont d'abord le mérite de nous tenir en haleine tout au long d'une œuvre qui n'est pas exempte de longueurs bavardes. Durliat et Okada ont la même conception énergique au risque d'être univoque dans l'« Alla marcia » initial, ils évitent toute pâmoison dans la romance du troisième mouvement et adoptent des tempos qu'on aurait aimés plus vifs dans la valse du deuxième mouvement et la tarentelle du dernier. Mais leur vision est cohérente et la fusion de leurs énergies admirable.
Le Quintette de Schnittke va ensuite cueillir le public à froid. Nous revient en mémoire le 27 mai 1990, la création par Rostropovitch lors du Festival d'Évian du Deuxième Concerto pour violoncelle de Schnittke, en présence du compositeur, et en première partie la pièce pour orchestre In Memoriam dont la noirceur insondable nous avait laissé un souvenir indélébile. Cette symphonie qui n'en porte pas le nom est la version orchestrale du Quintette pour piano et cordes composé par Schnittke entre 1972 et 1976 à la suite de la mort de sa mère.

Cinq mouvements enchaînés : un « Moderato » glaçant où le piano de Philippe Hattat donne le ton de cette entrée dans le désert des souvenirs, avec une triste mélopée bientôt reprise par les cordes qui s'enroulent autour d'un unisson. Le piano esquisse une valse lente, rejoint par Vassily Chmykov, Emmanuel Coppey (violons), Paul Zientara (alto) et Caroline Sypniewski (violoncelle) qui exposent leurs instruments à d'incessants frottements autour de micro-intervalles comme la bande-son d'un film d'horreur. Schnittke reprend les mêmes ingrédients dans l'« Andante » qui suit, sur un ostinato du piano, le pack des cordes exacerbe ses dissonances à des degrés variables d'intensité dans l'aigu puis le grave, dans une lumière raréfiée. La tension harmonique est à son comble avant le « Moderato pastorale » final qui comme le dernier mouvement de la Symphonie n° 6 de Beethoven remet un peu de sérénité et de lumière dans l'oreille des auditeurs.
Avec le Sextuor de Tchaïkovski proposé en deuxième partie, le soleil inonde la Salle Élie de Brignac. De toute l'œuvre du compositeur, c'est sa partition la plus lumineuse, la plus heureuse. Et sans un répit, la formidable équipe rejointe par Anna Sypniewski (alto) et Maxime Quennesson (violoncelle) va nous entraîner dans un irrésistible mouvement de pure joie, qui éclate dès les premières mesures. Jamais Tchaïkovski ne parviendra à jeter une ombre tragique sur ce chant conquérant.

Sur le parquet de la salle deauvillaise, les six musiciens trouvent d'emblée la densité, la chaleur qui conviennent à ce foisonnement mélodique. Tchaïkovski confie à chaque groupe, à chaque instrument, de quoi se mettre en valeur sans jamais mettre l'ensemble en péril. Chaque personnalité s'en trouve rehaussée, en même temps que valorisée dans l'osmose de l'ensemble. Ainsi on distingue la chaleur si particulière de l'alto de Paul Zientara, l'éloquence si prenante du violoncelle de Maxime Quennesson et le violon si funambulesque d'Emmanuel Coppey, non pas que leurs trois partenaires déméritent en que ce soit.
La cohésion et la perfection purement technique de l'ensemble sont impressionnantes, notamment dans les passages virtuoses – comme ces réminiscences mendelssohniennes du troisième mouvement. Rien ne sent jamais l'effort ou la difficulté, et ce bonheur de jeu est prodigieusement contagieux. La poésie nostalgique du deuxième mouvement convoque des paysages de rêve avant que nos six archets réussissent la performance de faire passer la complexité de la fugue finale pour un jeu d'enfant.
Le séjour de Jean-Pierre a été pris en charge par le Festival de Pâques de Deauville.




















