Finalement, c'est Isabelle Faust qui joue le Concerto pour violon de Schumann en lieu et place du pianiste Piotr Anderszewski – malade – qui devait donner le 25e Concerto de Mozart, le jupitérien KV 503, en remplacement de Maria Joao Pirès qui vient de prendre un congé sabbatique de durée indéterminée ! Si l'on avait des raisons de regretter le retrait de la pianiste portugaise, on n'en a guère de voir la violoniste allemande remplacer au pied levé le pianiste polonais : l’œuvre de Schumann est rarement donnée.

Isabelle Faust © Felix Broede
Isabelle Faust
© Felix Broede

Mais avant cela, John Eliot Gardiner avait choisi une autre pièce du compositeur allemand qui n'encombre pas les programmes de concerts : Ouverture Scherzo et Finale op. 52, union de trois pièces « expérimentales » qui évoque en son premier mouvement une sorte de grâce et lumière mendelssohnienne idéalement rendue par l'Orchestre symphonique de Londres dont la disposition sur le plateau – contrebasses à gauche, cordes étalées largement devant, bois et cuivres derrières et détachés en haut à droite à côté de la timbale – aère de façon remarquable une musique délicate à bien diriger et qui bascule, dans le « Scherzo » et le « Finale », dans des atmosphères plus sombres, plus exaltées et mystérieuses. Mais celles-ci manquent ici : Gardiner reste sur son quant à soi, plus élégant qu'emporté, plus rationnel que créateur d'atmosphères. C'est plastiquement splendide, avec un orchestre qui ne s'impose pas par des couleurs marquantes, une personnalité significative, mais joue très bien !

Pour le concerto, il faut aller plus loin. On sait l'histoire mouvementée d'une œuvre composée en une douzaine de jours pour le violoniste Joseph Joachim qui ne le créera pas –ne le trouvant pas assez brillant, estimant qu'il ne mettait pas le soliste en valeur. Avec l'assentiment de Clara Schumann et de Johannes Brahms, le concerto ne fut même pas publié. Il sera légué par les descendants de Joachim à la Bibliothèque de Prusse contre la promesse de ne pas le faire connaître avant le centenaire de la mort de Schumann. Mais les « esprits » passant par là, une petite-fille de Joachim, la violoniste Jelly d'Araniy, prétendit que Schumann lui avait enjoint de le créer... lors d'une séance de spiritisme. Les nazis ne l'entendront pas ainsi : une juive et anglaise par surcroît ne pouvait pas en donner la première mondiale ; Yehudi Menuhin, américain et tout aussi juif, non plus. Ce fut donc un aryen, Georg Kulenkampff, qui le créa à Berlin, dans une version « améliorée » par Hindemith et par lui-même... au moment où ces deux confrères écartés en faisaient de même en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

Ironie du sort, c'est Menuhin qui enregistrera le premier la version originelle d'un concerto que Henryk Szeryng enregistrera et jouera beaucoup en public par la suite. Et c'est Gidon Kremer qui en révélera musicalement le finale, cette fameuse polonaise que Kulenkampff, refusant de prendre au pied de la lettre l'indication du compositeur, jouait trop vite ce qui le rendait inexécutable – par lui.

Ce concerto est un chef-d’œuvre où rien n'est aisé à réaliser, jusques et y compris la balance entre le soliste et l'orchestre... Si Isabelle Faust y a été cette musicienne si attachante, personnelle, chantant avec une éloquence prenante, sans jamais faire le moindre effet, sans jamais non plus s'effacer, capable d'emportements soudains, cette artiste que l'on admire chaque fois davantage, même si sonorité a pu paraître petite dans le grand vaisseau de la Philharmonie, on sera plus circonspect avec l'accompagnement de John Eliot Gardiner. Le chef britannique décolore et aplanit l'écriture de Schumann en lissant les accents, les nuances d'une partition pourtant riches en incises, en changements de direction subits, en « accidents » harmoniques et rythmiques. Le finale en était opaque. Etrange... comme s'il le chef était insensible aux appels de la violoniste, à son lyrisme.

La Quatrième Symphonie, rarement donnée dans sa version originelle de 1841, ne convaincra pas davantage, au delà d'une réalisation de haut niveau qui fait admirer les pupitres du LSO dont trombones, cors et cordes graves se couvrent de gloire, mais les violons et les altos ont paru manquer de plénitude, de rondeur, de couleurs, de précision aussi. Est-ce de les faire jouer debout – comme on pouvait le faire à Leipzig – et de leur demander un vibrato mesuré ? Ils sonnaient un peu maigre face aux violoncelles et aux contrebasses aussi alertes que profonds de sonorité.

Pourquoi cette Quatrième Symphonie n'a pas vraiment convaincu ? Un tel manque d'atmosphère, de climats, une telle propension à n'en voir que l'aspect lumineux donnent évidement un « Scherzo » éblouissant de verve, mais le premier mouvement et le finale passent à côté des ombres de cette symphonie pour en accentuer la vivacité et la morceler en une succession de passages, quand elle est plutôt conçue comme un tout enchaîné. On en vient même à regretter une certaine banalité, quand, après avoir gommé le mystère de la transition vers le finale en ne faisant pas vraiment émerger peu à peu les premières notes du silence mais en étant trop matérialiste, à partir du « fugato », Gardiner dirige la fin comme une pièce de concert étincelante, et pas de cette façon hymnique dont l'ivresse bouleverse chaque fois.

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