Récemment nommé chef principal de l’Orchestre de la NDR Elbphilharmonie de Hambourg, Alan Gilbert se produit ce soir avec l’Orchestre de Paris. Le programme, captivant, s’articule autour de trois chefs-d’œuvre : la Symphonie n°4 en ré mineur, op.120 (version de 1851) de Schumann, le Concerto pour la main gauche de Ravel avec Marc-André Hamelin au piano, pour finir avec les imposantes Amériques de Varèse. Trois œuvres qui ont en commun d’être d’un seul tenant, d’un seul souffle. 

Alan Gilbert © Chris Lee
Alan Gilbert
© Chris Lee

Conçue à partir d’un thème unificateur qui innerve toute l’œuvre, la Symphonie n°4 de Schumann est un modèle de continuité au sein des pulsions qui la traversent. Gilbert nous en donne une lecture presque brahmsienne, puissante, pénétrante, lucide. Il montre une capacité étonnante à maintenir l’équilibre entre d’une part la maîtrise technique - celle d’un grand chef attentif à la clarté du son, du rythme, et à l’équilibre des pupitres - et de l’autre l’engagement, qui par sa fièvre ou son abandon insuffle un souffle chaud, une vie. Le début est assez lent, tout en profondeur et en contrôle. C’est qu’il ne se jette pas aveuglément dans l’exaltation schumannienne, il la voit venir, s’y prépare. Aurait-on cependant aimé entendre dès l’Introduction-Allegro des délinéations plus mouvementées au sein de la mesure, notamment de la part des violons ? Sans doute. De même, la remarquable ténuité des nuances au début du Finale puis le crescendo monumental qu’elle fait naître laissent à penser que dans toute la première partie de l’œuvre Gilbert aurait pu pousser l’orchestre encore plus loin dans ses retranchements. Ces quelques écueils se feront néanmoins vite oublier : la caresse du hautbois lors de son duo avec le violoncelle est remarquable ; le Scherzo est pris à bras le corps par Gilbert qui part à l’assaut ; les archets l’atteignent tels des flèches et les contrebasses l’estourbissent. Le Finale, quant à lui, a ce délicieux côté grisant, presque impétueux par ses sauts d’humeur, ses caprices, ses fulgurances. On y sent la vie à l’œuvre, dans toute son irréductibilité.

Place à Ravel après Schumann. Son Concerto pour la main gauche, chef-d’œuvre du genre, ovni, est ce prodige d’écriture qui fascine autant qu’il terrifie. Il y a en Marc-André Hamelin une intelligence rare, une intuition féline mêlée à une acuité aiguë. Il scrute la musique, la devine, la flaire. Elle sourd instinctivement de lui par une main vigoureuse, ubiquiste, dont le jeu pénétrant s’imprime avec force et conviction dans le clavier. Ce concerto, aux « dimensions d’un univers calciné » est d’une teneur éminemment tragique. Les sourds reflux du contrebasson, inquiétants, sont rapides mais efficaces; ils donnent le ton et font frémir. Nous regretterons tout juste un manque d’élan dans l’entrée du piano, voire une certaine précipitation, et le manque d'espace aux basses qui les empêche pleinement de se développer. Au sein du climat menaçant les quelques parenthèses que l’orchestre octroie au piano sont d’une délicatesse rare. Le Più Lento notamment est touchant de vulnérabilité, la mélodie que le pianiste dessine s’y appose avec pudeur, en touches expressives aussi bien que coloristes. La nervosité fuse dans l’inspiration jazz de l’Allegro. Hamelin est un pianiste qui sait écouter les sons de son piano, tout autant que ceux de l’orchestre, et le fait d’une manière extraordinaire. Certains mouvements mélodiques, certaines inflexions dynamiques ne sauraient être le fruit d’une pensée a priori sans intuition instantanée d’écoute précédant immédiatement leur rendu. Tel est le cas dans la cadence finale, cette longue progression, cette lutte perdue d’avance, chimérique, terrible, acharnée et désespérée - l’une des pages les plus tragiques de la musique pour piano de ce siècle - avant l’effondrement inéluctable où l’orchestre engloutit le piano, littéralement, implacablement. Hamelin nous offrira en bis d’incroyables Jeux d’eau de Ravel suivis d’une redoutable Toccata de sa composition.

Marc-André Hamelin © Sim Canetty Clarke
Marc-André Hamelin
© Sim Canetty Clarke

Il y a enfin dans Amériques de Varèse une grande clarté, une intelligibilité permanente malgré l’ampleur de l’effectif et de l’écriture. Dans cette œuvre emblématique du XXème siècle libérée de toute structure traditionnelle, Gilbert entretient une vision prismatique où les masses sonores se contractent, se dilatent, se heurtent, se déchirent, éclatent, changent de texture. Le déchaînement constituant les cinq dernières minutes n’est pas des moindres, l’Orchestre de Paris nous assène des déflagrations colossales monstrueuses, proprement inouïes, des minutes de cataclysme sonore que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

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