Quelle rentrée pour l'Orchestre de Paris ! Alors qu'elle célèbre cette année son 50ème anniversaire, la phalange parisienne s'attaque à du lourd pour son concert d'ouverture avec le Choeur de l'Orchestre de Paris, placé sous la direction de Daniel Harding. Rien de moins que la 6ème Symphonie de Mahler. Un monstre que le compositeur lui-même avait peur de diriger. Débutant par les Funérailles de la Reine Mary de Purcell, ce programme en impose par sa gravité et son intransigeance. Un programme qui nous fait vite oublier la baguenaude oisive de l'été, nous plongeant dans des gouffres amers et funèbres, dans des affres tranchantes et sournoises.

Daniel Harding © Julian Hargreaves
Daniel Harding
© Julian Hargreaves

Première surprise : l'orchestre est sur scène à son grand complet dès le début, alors que les Funérailles de la Reine Mary ne font intervenir que le chœur, les timbales, les cuivres et un orgue positif, reléguant au rôle de spectateurs les autres pupitres. Cette œuvre, composée suite au décès par la variole en 1694 de la Reine Mary tant choyée par son peuple du royaume d'Angleterre, repose sur une alternance entre les hymnes chantés par le chœur et les Canzonas de cuivres. Harding fait montre d'une direction remarquablement régulière, par la permanence et la précision de sa battue il permet à toute la solennité de cette musique de se déployer avec majesté et noblesse. Saluons le travail de Lionel Sow avec le Choeur de l'Orchestre de Paris. Celui-ci sait trouver le ton juste : grande homogénéité des timbres, équilibre des registres, ténuité saisissante dans le premier hymne "Man is born of a woman" évoquant le caractère éphémère de l'existence. Le texte cependant ne pourrait être intelligible s'il ne figurait dans le livret lui-même.

Nouvelle surprise : juste après l'Amen, au milieu du recueillement funèbre de la dernière marche, le chœur s'en va discrètement dans les coulisses, telle une procession mortuaire, et Harding, sans prévenir enchaîne directement sur la Symphonie de Mahler. Quelle audace que ces seules quelques secondes entre deux œuvres que plus de deux siècles séparent ! Quel dialogue improbable ! Et pourtant, au fil du développement de la Symphonie, force est de se dire que l'idée est excellente. Du funèbre au tragique il n'y a qu'un pas, et par une certaine continuité dans l'usage prédominant des cuivres ce dialogue prend sens.

La Symphonie n°6, dite "Tragique", est une véritable lutte, dont le sublime Andante n'est qu'un répit de courte durée avant l'apocalyptique Final d'une demi-heure, mise à mort fragmentée mais implacable. Harding fait ici le choix de placer le Scherzo en troisième position après l'Andante, choix discutable qui prend sens cependant lorsque la symphonie vient ainsi directement après le Purcell. Par sa battue classique, redoutable de précision et de clarté, Harding sait donner du galbe au son. Sculpteur avant d'être peintre, il en est le maître des contours plus que des couleurs. Et quels contours, quels reliefs ! Traçant de près les délinéations et les contrastes, il imprègne d'un caractère radical tout ce qu'il touche, il nous sert de ces incisions, nous cisèle de véritables saignées. Dans la stupeur de l'Allegro il nous concocte d'inimitables soufflets, dans l'engrenage du Scherzo les violons fusent, torpillent. Il excelle notamment dans le dosage subtil des tensions et des détentes, fondamental, sans lequel la musique de Mahler deviendrait assurément excessive.

L'intensité de la passion à laquelle cette musique peut prétendre a cette ambivalence qu'elle atteint parfois un stade tel qu'elle fait violence ; induisant une saturation émotionnelle, elle investit le corps et devient douloureuse, un malaise, elle déborde de son cadre. Harding en particulier entretient à ce niveau-là un savoir-faire remarquable. Dès l'Allegro initial, que de fois dans la tension n'a-t-il poussé cette intensité jusqu'à saturation, saturation cathartique, immédiatement suivie d'une détente amenée avec une précision digne de l'épée d'un escrimeur qui ne touche que subrepticement mais efficacement. Sans cette détente provisoire, l'état d'écoute serait cristallisé dans un ahurissement sourd.

Si Harding est donc un sculpteur hors norme, la couleur manque parfois d'une certaine prégnance. Les cuivres, et notamment les cors, tendent par moment à phagocyter les cordes, d'où un léger déséquilibre. Les pupitres des bois ne déméritent guère cependant face à la horde de cuivres. Les hautbois et les clarinettes notamment nous offrent de délicieux solos dans l'Andante. 

Après le long silence qui suit la mise la mort il est difficile d'applaudir, car l'état de choc persiste. Rares sont les concerts aussi éprouvants que celui-ci, qui annonce une saison palpitante.