À l’heure où l’énergie et l’innovation sont au cœur des préoccupations de nos sociétés inquiètes, l’Opéra Comique propose la création mondiale de Les Éclairs, un « drame joyeux » retraçant la vie de Nikola Tesla, génial inventeur à qui notre monde doit une grande part de son développement technologique, économique et social.

Jean-Christophe Lanièce (Gregor), membres de l’ensemble Aedes
© S. Brion

Pour la dernière création lyrique de son mandat à la tête de l’Opéra Comique, Olivier Mantéi a d’abord sollicité Jean Echenoz, qui a transformé Des Eclairs, sa biographie romancée de Tesla, en un livret en vers. Sur cette base, Philippe Hersant, a ensuite composé la partition. De cette collaboration inédite est née une pépite superbement mise en valeur par le travail d’orfèvres d’Ariane Matiakh à la direction musicale et et de Clément Hervieu-Léger à la mise en scène.

L’action nous entraîne donc sur les traces de Nikola Tesla – ici renommé Gregor –, depuis son arrivée aux États-Unis en 1884 jusqu’à sa « fin » à New York en 1943. Inventeur génial, prolifique et visionnaire, Tesla-Gregor est un personnage complexe en proie à nombre d’obsessions, une sorte d’oxymore incarné : ambitieux et naïf, avide de gloire tout en fuyant la compagnie des hommes, désintéressé, mais aimant le luxe.

On assiste d’abord à la guerre farouche qui oppose Gregor à Thomas Edison et ses ambitions hégémonistes sur le monde de l’électricité. On le voit ensuite mettre au point des technologies de plus en plus révolutionnaires avec le soutien financier de l’entrepreneur Parker. Mais quand il annonce vouloir développer une source d’énergie universelle et gratuite, ce dernier le renvoie. Malgré l’amitié du couple Norman et Ethel Axelrod, Gregor, sans ressources et dépossédé de ses inventions, s’isole. Il se réfugie dans la compagnie des pigeons de Central Park et la contemplation des éclairs, avant de « finir » dans un hôtel miteux, insensible au soutien de la journaliste Betty et d’Ethel, qui par amour pour lui a quitté Norman.

Jean-Christophe Lanièce (Gregor), Jérôme Boutillier (Parker)
© S. Brion

En moins de deux heures, ce sont vingt-cinq scènes, souvent très courtes, qui, à la manière d’un film, s’enchaînent à un rythme soutenu.  Les Éclairs rompt ainsi avec le caractère « un peu statique, contemplatif, introspectif » – comme il les qualifie lui-même – des précédents ouvrages lyriques de Philippe Hersant. Bouillonnante comme l’esprit de Tesla et le New York de cette période charnière, la partition multiplie les clins d’œil : à l’opéra-comique, à la comédie musicale américaine, au jazz, à la musique irlandaise (dans une scène de taverne très offenbachienne), au folklore d’Europe centrale en référence aux origines croates du héros…  D’un bout à l’autre, cette musique palpite d’une énergie et d’une vitalité qu’Ariane Matiakh, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France, restitue avec infiniment de vigueur et de sensibilité. Au noir et blanc des décors, l’orchestre superpose une palette de couleurs qui créent une atmosphère et rendent encore plus tangible la présence de New York en tant que personnage à part entière.

Rougier (Axelrod), JLanièce (Gregor), Heyboer (Edison), Elsa Benoit (Betty)
© S. Brion

Le plateau vocal n’est pas en reste, à commencer par Jean-Christophe Lanièce, visiblement très inspiré par Gregor. Capable de chanter des répertoires variés, le jeune baryton prend un plaisir évident à éclairer les multiples facettes de son personnage que, de la voix et du geste, il rend crédible et même touchant. La mezzo-soprano Marie-Andrée Bouchard-Lesieur campe une Ethel tout aussi convaincante, servie par une voix dont les chaudes couleurs automnales dressent de l’admiratrice amoureuse un portrait tendre et mélancolique. C’est d’une lumière assez discrète que le ténor François Rougier nimbe avec subtilité le personnage de Norman. Betty, l’autre figure féminine – inventée par Jean Echenoz – émeut par sa fraîcheur candide. Elle peut être perçue, grâce à l’agilité et la délicatesse de la soprano Elsa Benoît, comme l’incarnation vocale des oiseaux, omniprésents tout au long du récit. Avec son baryton solide et superbement projeté, Jérôme Boutillier se glisse avec conviction dans le costume de Parker, archétype de l’industriel enthousiaste, mais sans états d’âme. Quant à Edison, le baryton André Heyboer excelle à lui donner tous les attributs du méchant mégalomane et cynique, sans toutefois délaisser l’humour – parfois noir – qui irrigue toute l’œuvre. Dans les parties chorales, l’ensemble Aedes est, comme à son habitude, exemplaire de justesse et de cohésion.

En osmose avec la direction musicale d’Ariane Matiakh, la mise en scène de Clément Hervieu-Léger cimente l’équilibre de cet édifice opératique, qui séduit autant par sa beauté que par sa cohérence. L’action est certes dense et rapide, mais elle se déroule avec fluidité, sans heurts ni fracas… exception faite de la très spectaculaire scène d’électrocution, au cours de laquelle Edison, voulant discréditer Gregor, expérimente sa dernière invention, la chaise électrique, sur un condamné à mort. Les changements de décor se font à vue, avec en toile de fond une ville de New York dont on voit évoluer les constructions. À cet univers en noir et blanc imaginé par Aurélie Maestre, les costumes (féminins) de Caroline de Vivaise – qui évoluent eux aussi à mesure que les années passent – et les lumières de Bertrand Couderc apportent des notes de couleur bienvenues.

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