Lors de la table ronde qui introduisait son concert de la veille autour de la notion de transcription, Jean-Frédéric Neuburger insistait sur le fait que « Liszt est un briseur de cadres ». En prononçant ces simples mots, le pianiste a des étoiles dans les yeux et fait ressentir de manière communicative un état de fébrilité intellectuelle palpable. Avec l’ultime sonate de Beethoven et la Deuxième Sonate de Boulez en première partie de récital ce dimanche au Printemps des Arts de Monte-Carlo, l’artiste va être servi.

Visiblement en pleine forme malgré l’enchainement des concerts, Neuburger est prêt à en découdre dès les premières notes de l’opus 111 beethovénien : les accords du premier saut à la main gauche sont très marqués, presque fortissimo, donnant le ton d’un premier mouvement éloquent. Le rythme pointé du « Maestoso » varie insensiblement la longueur de la triple croche, accentuant le caractère improvisé du passage. L’« Allegro » conserve cet engagement sans concession, approfondissant les nuances fortes du clavier dans une course à l’abîme. Si le pianiste adopte un tempo généreux sans difficulté digitale apparente, sa gestion de la pédale dans l’acoustique de la Salle des Arts du One Monte-Carlo rend parfois les gammes graves touffues. La nervosité beethovenienne y reste cependant tempétueuse et tendue comme un arc.
Le deuxième mouvement poursuit sur cette lancée, avec une clarté formelle et structurelle hors pair. Les variations s’enchainent avec une évidence logique, tant par les choix de tempo que les nuances choisies, avec toujours une patte sonore bien présente. Manque toutefois quelque chose pour transformer l’essai et passer de l’approche intellectuelle déjà très satisfaisante à une expérience métaphysique méditative qui catapulterait l’auditeur dans les hautes sphères : peut-être un toucher plus humain, un son plus hédoniste ou suggestif.
Cette 32e Sonate de Beethoven est le plus souvent placée en fin de programme pour souligner son caractère indépassable, ou en tout cas l’impossibilité de jouer autre chose ensuite. Placer l’œuvre en ouverture est audacieux, mais la Deuxième Sonate de Boulez est une révélation sous les doigts de Neuburger. Les réserves émises plus haut sautent une à une : la pédale gagne en précision et la diversité d’attaques fait exploser la sonorité en mille couleurs, le tout dans un grand geste foudroyant. Le pianiste vit littéralement l’œuvre et embarque le public avec lui dans ses moindres respirations, au point qu’on oublie de faire attention à la structure pour plonger à corps perdu dans un maelstrom éblouissant.
Le premier mouvement est un cataclysme ahurissant qui donne l’impression que l’artiste dispose de deux paires de bras, voire quatre avec leur reflet dans le couvercle du piano, avec même une neuvième main bonus quand Neuburger trouve le temps de réajuster ses lunettes. Y répond un « Lent » suspendu à souhait avant de repartir dans un troisième mouvement dansant et virevoltant, pendant lequel on a une pensée pour la tourneuse de pages soumise à un exercice de concentration extrême. Avec ses sauts acrobatiques éloquents vers le suraigu, le finale synthétise l’ensemble d’une interprétation mémorable, vivante et captivante.
Après un entracte nécessaire pour reprendre ses esprits, le pianiste clôt son récital et le premier week-end du festival monégasque avec Gaspard de la nuit de Ravel. À rebours d’une certaine veine interprétative qui exploite le côté noir et angoissant du cycle issu des poèmes gothiques d’Aloysius Bertrand, Neuburger semble vouloir proposer une vision davantage portée vers le merveilleux, conteur à la lumière des bougies qui sont restées sur scène depuis la veille.
Ainsi l’ostinato en si bémol du « Gibet » n’est jamais asséné. Loin d’être le centre du propos, il sous-tend discrètement une vieille histoire à la tristesse mélancolique qui se déploie sur des basses d’une douce rondeur. « Ondine » et « Scarbo » s’apparentent à deux légendes épiques, où les éclats pianistiques figurent la grandeur de hauts faits. Les arpèges de la première s’enchainent avec une fluidité confondante, où les « gouttes d’eau » et « giboulées » du texte poétique original se retrouvent parfois au cœur de véritables vagues, tandis que le dernier exalte un héroïsme rarement entendu dans ces pages.
Après avoir enchainé deux programmes titanesques en deux jours, Jean-Frédéric Neuburger peut souffler, mais sans excès : il reviendra sur scène le 4 avril pour une Turangalîla-Symphonie qui s’annonce fameuse. L’occasion de le voir une nouvelle fois dompter la technique pianistique et briser des cadres.
Le voyage de Pierre a été pris en charge par le Printemps des Arts de Monte-Carlo.


