Corde cassée, chevalet explosé, accident de savon : il arrive parfois que le premier violon de l’orchestre donne son instrument au soliste afin que ce dernier puisse mener à bien son concerto. Il est beaucoup plus rare que le premier violon prête son outil de travail… au chef d’orchestre ! C’est la situation aussi inattendue que divertissante qu’a vécu le public du Grand Théâtre de Provence à l’occasion du concert d’ouverture de la troisième édition du Festival de Pâques : le chef Joshua Weilerstein accompagne Renaud Capuçon dans deux courts et ludiques duos de Bartók.

Au cours de cette distraction, le chef-violoniste reste très en retrait, semblant presque s’effacer devant le soliste qu’il accompagnait juste avant dans le Concerto pour violon de Samuel Barber. Et quelle science de l’accompagnement ! C’est d’une baguette précise que Weilerstein tire de son Orchestre National de Lille la pâte chambriste idoine. Ce son d’orchestre léger, homogène et d’une grande clarté donne une impression de fraicheur idéale pour l’épanouissement de la partie soliste car ne cherchant pas la concurrence et ne versant jamais dans un romantisme trop fiévreux.
Le soliste – et directeur artistique du festival – exploite cet écrin sans toutefois transporter les foules. Renaud Capuçon se distingue certes dans l'« Andante » par sa sonorité ample dans le registre grave, et le violoniste fera preuve tout au long de l’œuvre d’une intéressante variété de vibrato comme d'une large palette d’attaques. Mais très vite les effets de glissando systématique à chaque changement de position gênent l'écoute, et il manque çà et là un peu de rubato – pour faire irradier le thème du mouvement lent de son lyrisme irrésistible – ou de feu – pour faire décoller le mouvement perpétuel du finale.
Le lyrisme est également limité au niveau de l’orchestre avec un son assez étroit des pupitres de violons, mais cette relative sécheresse avait fait tout le miel de la Symphonie n° 2 d'Elsa Barraine donnée en ouverture du concert. Alors que Weilerstein adopte ici une gestuelle démonstrative qui témoigne de son engagement, l’orchestre réagit à ses sollicitations de manière éloquente mais sans excès. Dans un esprit chambriste là encore, l'ONL révèle les rouages de l’œuvre par sa transparence et la qualité des interventions solistes. Le pupitre d’altos est ainsi le moteur d’un « Allegro vivace » où la caisse claire enchante par ses nuances piano tandis que la petite harmonie est délicieuse d’homogénéité. La conduite de la marche funèbre qui suit est particulièrement aboutie, entre la discrète mais implacable pulsation en stéréo des violoncelles et contrebasses d’un côté et de la harpe de l’autre, et le solo de violon final émouvant dans son caractère résigné. Le relatif éclatement du son de l’orchestre dans le finale est compensé par une énergie enjouée communicative.
Comment expliquer le lien logique entre ces deux œuvres de la fin des années 1930 et la Symphonie n° 1 de Brahms au retour de l’entracte ? La passionnante note de programme d’Angèle Leroy fait habilement le lien avec Le Monde d’hier : la première partie du concert est liée au monde de la Seconde Guerre mondiale tandis que Brahms est par excellence le compositeur de ce vieux monde dont parle Stefan Zweig. Après avoir entendu l’orchestre dans la fosse en juin dernier dans un Faust « d’hier » de Gounod particulièrement convaincant, on attendait avec curiosité cette Première Symphonie de Brahms sur scène.
Au cours d’un premier mouvement dont les tempos des deux parties mettent du temps à se stabiliser, l’orchestre, qui a gagné en effectif, livre un son compact à la limite de l’irrespirable, sans qu’on puisse y entendre facilement toutes les lignes du texte. L’« Andante sostenuto » met à nouveau quelques mesures avant de trouver son rythme de croisière et l'on reste en partie extérieur au chef-d’œuvre, notamment à cause d’un manque de rondeur des cordes.
En partie extérieur seulement, car Weilerstein déploie alors tout l’arsenal des grands chefs. Il faut le voir suspendre une phrase au vol, puis la reprendre presque immédiatement avec souplesse, témoignant d’une musicalité supérieure. Battant parfois la mesure, mais rarement car se concentrant sur les temps forts et la direction de la musique, le chef étatsunien trouve le bon dosage entre pulsation et ligne, entre vertical et horizontal. Le finale très équilibré montrera que l'orchestre s’est finalement adapté à l’acoustique de la salle. Mais c'est surtout le troisième mouvement qu'on retiendra : à la fois dansant et révélateur de toute sa polyphonie, il aura été le point culminant de la soirée.
Le déplacement de Pierre a été pris en charge par le Festival de Pâques d'Aix-en-Provence.


