« Fermez les micros, c'est un scandale cette sonorisation ! », s'insurge un spectateur de l'Opéra-Comique au beau milieu de la première partie de Lucie de Lammermoor. Il faudra après l'entracte que le maître des lieux Louis Langrée réponde avec humour au perturbateur que l'acoustique de la Salle Favart est telle qu'elle n'a nul besoin d'amplification. Il est vrai que, en ce soir de première, tout sonne fort, parfois très fort, dans la fosse comme sur la scène. Précision nécessaire : cette version française du chef-d'œuvre de Donizetti n'est pas une simple traduction de l'italien. Lorsque le compositeur reprit son œuvre pour Paris en 1839, avec les librettistes Alphonse Royer et Gustave Vaëz, il réaménagea complètement la partition notamment pour l'adapter au format vocal d’Anne Thillon, la créatrice du rôle en français. Sans ses cadences avec flûte (ou glassharmonica), la scène de folie paraît assagie, certains numéros sont coupés ou raccourcis.

C'est ce soir Sabine Devieilhe qui incarne le rôle-titre en complet contraste avec les décibels de rôles masculins dopés à la testostérone. Elle aborde Lucie non comme une mécanique belcantiste, mais comme une ligne de fracture. La voix a cette luminosité immédiatement reconnaissable, cette précision d’émail, cette agilité qui ne tourne jamais à l’exercice. Mais ce qui frappe davantage est la manière dont l’artiste refuse l’effet pour l’effet : les ornements semblent naître de la blessure même du personnage. La scène de folie, dans cette version française moins spectaculairement démonstrative que dans Lucia, devient avec Sabine Devieilhe un effondrement intérieur plutôt qu’un numéro. Le son se décolore, s’affine, se retire presque du monde. C'est elle évidemment la triomphatrice de la soirée.
Léo Vermot-Desroches, en Edgard juvénile et ardent, est l'autre grande réussite de la soirée. Pour son premier grand rôle depuis sa nomination comme « Révélation » aux Victoires de la musique classique 2024, le ténor trouve de très beaux accents, avec une diction claire et un engagement romantique qui emporte l’adhésion même si la tension est perceptible dans une émission parfois contrainte. Dans la scène finale, il convainc totalement dans son bouleversant « Tombes de mes aïeux ».

Face à eux, Étienne Dupuis impose un Henri Ashton d’une autorité sombre, magnifiquement chanté. Le baryton possède l’ampleur (parfois trop sonore) et cette intelligence du mot français qui évite au personnage de sombrer dans la caricature du brutal. Il y a chez lui une violence tenue, donc plus inquiétante, une façon de colorer l’injonction, de faire entendre l’intérêt familial sous la domination masculine. Autour de ce trio, Edwin Crossley-Mercer, Sahy Ratia, Yoann Le Lan complètent un plateau d’une tenue remarquable. Et quel bonheur pour l'oreille que cette distribution exclusivement francophone !
La déception vient de la mise en scène qui sera copieusement huée. Evgeny Titov annonce une lecture centrée sur l’oppression familiale, la violence des hommes, la maison comme piège mental et social. Dans un décor unique, l'intérieur très vintage d'un château écossais (allusion à la demeure royale de Balmoral ?) constitue un cadre qui se fera de plus en plus oppressant jusqu'à des scènes d'un film d'horreur (Lucie trucidant Arthur et chantant sa folie devant son coeur sanguinolent, le corps d'Arthur crucifié au-dessus d'une mare de sang).

Tout est lisible, souligné : masculinité menaçante, signes de domination, corps malmenés. À côté de cela sont insérés des gags pseudo-comiques (Arthur faisant de la gonflette au deuxième acte, des scènes de foule mécaniques comme dans un film de Tim Burton), qui sont censés contredire le drame de certaines situations.
Le paradoxe est cruel : plus le plateau vocal trouve la nuance, plus la scène paraît grossière dans ses effets. La tragédie de Lucie réclame l’étau, non le marteau. Elle a besoin de silences, de zones troubles, d’ambiguïtés familiales, de malaise diffus. Or la production préfère souvent l’image choc au trouble durable.

On n'a en revanche que louanges à faire à accentus qui confirme une aptitude déjà remarquée à être un authentique chœur d'opéra. On est plus réservé en revanche sur la direction trop univoque, parfois brutale, manquant souvent de subtilité de Speranza Scappucci, à la tête d'Insula orchestra qui n'est pas exempt ce soir de quelques fautes de carres.
On sait gré à l'Opéra-Comique d'avoir ressuscité cette Lucie française – qui n'avait plus été donnée à Paris depuis 2002 au Théâtre du Châtelet –, d'avoir confirmé l'imperium de Sabine Devieilhe dans un rôle où elle est inégalable, et révélé Léo Vermot-Desroches comme le digne successeur d'un Roberto Alagna au pinacle des ténors français.





















