Il nous aura fallu attendre la fin du récital de Nelson Goerner et les extraits d'Iberia d'Isaac Albéniz pour retrouver dans sa plénitude le grand art du pianiste argentin. Dans cette œuvre dont il a réalisé une gravure de référence, il déploie la richesse et la volupté du son de son piano, et surtout l'imagination créatrice, qui sont sa marque incontestée. Même si le Théâtre des Champs-Élysées a été le lieu d'extraordinaires intégrales du cycle du compositeur espagnol (notamment l'un des derniers récitals de Rafael Orozco en 1994), les trois pièces du livre IV suffisent ce soir à Goerner pour nous tenir en haleine. Dans « Málaga », le piano éclate de couleurs et de rythmes syncopés, à la manière du flamenco, tandis que « Jerez » prend la forme d'une ballade introspective, avec des teintes debussystes soulignées par un interprète qui joue de toute la palette de son instrument. Le flamboiement du tempérament andalou explose dans « Eritaña » (qui était une auberge située hors les murs de Séville) comme le point d'orgue d'un récital tout en contrastes.

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Nelson Goerner © Marco Borggreve
Nelson Goerner
© Marco Borggreve

Avant cela, Goerner avait montré ses affinités ravéliennes dans les Valses nobles et sentimentales. À rebours de nombre de ses confrères, le pianiste argentin ne redoute pas de jouer cette suite de miniatures qui requièrent autant de minutie, de précision millimétrée pour chacune des pièces, qu'un élan qui les unit et les propulse. Goerner se fait alchimiste, dosant à la perfection le poids des accords et la sensualité du discours – même si un abandon plus prononcé dans le chaloupé des trois derniers numéros ne nous aurait pas déplu.

En ouverture de son récital, Goerner avait assumé crânement de jouer la Toccata BWV 911 de Bach dans toutes les dimensions du piano moderne, mais l'ensemble a sonné plutôt crispé, voire raide, et c'est à peine si l'on a perçu la fantaisie, cette liberté quasi-improvisatrice qui sont la marque des pièces du jeune Bach.  

Quant aux quatre mouvements de la Sonate D.958 de Schubert jouée avant l'entracte, ils ont vu se succéder de beaux moments d'exaltation romantique et des passages étrangement plus absents. Des trois ultimes sonates de Schubert, c'est la plus agitée, la plus contrastée avec ses premiers élans furieusement beethovéniens (la puissance du thème initial !) puis, sans transition, une sorte de rêverie typiquement schubertienne avant de déboucher sur une conclusion presque désespérée. Or Goerner semble comme hésitant sur le parti à prendre dans cet « Allegro » si fuyant et formellement décousu.

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Dans l’« Adagio » qui suit, qui évoque par moments les sombres paysages du Voyage d’hiver, le pianiste adopte un ton plutôt placide, presque réservé face aux emportements qui pourtant jaillissent çà et là. Le pianiste se reprend cependant dans le « Menuetto », dont les cassures et les contrastes abrupts sont soudainement ressaisis par une urgence dramatique. On aura même le sentiment d'une cavalcade bousculée, inquiète, dans un finale presque effrayant, à peine éclairé de quelques trouées de lumière. L'entracte ne sera pas de trop pour se remettre d'un Schubert aussi déroutant.


Ce récital a été organisé par Piano****.

***11