Quand l’Orchestre National d’Île-de-France pose ses bagages à Paris entre deux concerts franciliens, un vent de modernité souffle immanquablement sur la Salle Pleyel. Que ce soit les lunettes rouges du directeur musical, Enrique Mazzola, assorties à sa cravate et à ses lacets de chaussures (!) ainsi qu’aux broches, fleurs, pendentifs et autres colifichets fièrement arborés par les musiciens ; que ce soit les petits programmes, qui rentrent dans n’importe quel sac, qui privilégient les citations aux longues explications et rappellent posément que 1809, année de composition du Concerto « L’Empereur», est aussi celle de la première découverte d’un fossile de dinosaure [sic] ; que ce soit la présentation orale de chaque œuvre par un historien qui anime la soirée avant de prendre la place du canonnier dans L'Ouverture solennelle 1812 ; que ce soit l’amour et la reconnaissance que porte Enrique Mazzola à son public et à ses abonnés, dont il nous fait part en début de deuxième partie, et l’idée géniale de remercier nommément, à chaque concert, un abonné présent dans la salle ; on ne s’ennuie pas une minute aux concerts de l’ONDIF — mieux, on savoure leur intelligence. On se dit que le renouvellement de la musique classique est peut-être, contre toute apparence, à la portée de nos phalanges. Le secret n'est sans doute pas dans l'adage « tout sauf classique » mais dans des idées originales, qui fonctionnent à merveille ; abonné ou non, chacun est ému d'applaudir un auditeur parmi d'autres.

Enrique Mazzola © Martin Sigmund
Enrique Mazzola
© Martin Sigmund

Et oui, cela fonctionne. On constate avec joie que la salle est comble, que le public est extrêmement enthousiaste, que personne ne quitte son siège avant le troisième rappel : Enrique Mazzola a bien raison de remercier son public, il n’est pas comme cela partout. On constate aussi la cohérence de la programmation, centrée sur une figure : l’Empereur — je veux dire Napoléon. Car si le Concerto « Empereur » n’est certes pas dédié au tyran dont Beethoven avait rayé, cinq ans plus tôt, la dédicace sur sa Symphonie « Héroïque », il est au contraire composé sous les obus que la Grande Armée tire sans cesse sur Vienne. Háry János, le héros de Kodály, est quant à lui un fieffé fanfaron qui rentre des champs de bataille napoléoniens dans sa Hongrie natale, des aventures extravagantes plein la tête (y compris l’amour qu’est censé lui porter l’impératrice Marie-Louise). Tchaïkovsky, enfin, célèbre la Russie éternelle dans une ouverture monumentale : 1812 raconte la défaite de l'Empereur contre le Tsar.

Néanmoins, ce n’est pas avec une très bonne impression que l’on débute le concert. « L’Empereur » manque de relief, de clarté ; le piano millimétrique de Cédric Tiberghien ne convient pas aux imprécisions de l’orchestre, le tout manque d’unité — tant dans le son d’ensemble que dans la vision de l’œuvre. Malgré la fougue du pianiste, que l’on apprécie dans de nombreux répertoires, et la verve de l’orchestre, qui ne tardera pas à s’exprimer dans des œuvres plus grandiloquentes, le concerto est un peu sec : on aurait attendu plus d'ampleur dans le premier Allegro, plus de nuances dans le sublime et poétique Adagio, plus de précision dans le final. Mais le son large et franc de Tiberghien, qui couvre largement le petit orchestre, est salutaire : il donne une vision nouvelle de Beethoven, qui sait s’affranchir de l’habituelle dualité classicisme/héroïsme. Plus intime, plus sobre, dans Beethoven comme dans Schubert qu’il donne en bis, le piano de Tiberghien a d’ailleurs été largement salué par le public.

La suite orchestrale Háry János, cette pièce saugrenue qui commence par un éternuement musical et raconte les prétendues aventures d’un hussard, est trop peu souvent programmée. Elle requiert un effectif colossal… et un cymbalum. Quel dommage ! La suite que Kodály tire de son opéra (ou spectacle lyrique, plutôt, où l’on parle, l’on chante, et l’on boit beaucoup) est un morceau de bravoure pour les musiciens. On se promène dans une Hongrie folklorique et fière, dont l’identité nationale, réaffirmée à chaque mélodie populaire et à chaque note du cymbalum, semble dépasser tous les dangers de conquête étrangère : avec Háry János et Kodály, la Hongrie sera à jamais hongroise, n’en déplaise à Napoléon, Marie-Louise et les grands de ce monde. Si l’on connaît bien Bartók et ses influences populaires, on oublie d’ailleurs trop souvent que Kodály fut sans nul doute plus fidèle aux mélodies folkloriques que son compatriote : le premier les transforma pour créer un style à part, tandis que Kodály, resté en Hongrie jusqu’à la fin de ses jours, les transcrivit intégralement dans ses partitions… Deux visions différentes de l’influence musicale. Ce soir, à Pleyel, on ne regrette pas l’inventivité de Kodály : le cymbalum et ses sonorités extraordinaires de boîte à clous rouillés (que les amateurs de Piccolo & Saxo portent dans leur cœur) ont transporté toute la salle dans les grandes plaines de la Puszta. La parfaite cohésion entre Enrique Mazzola et son orchestre permet d’obtenir tout ce que nous n’avions pas eu dans le concerto : des contrastes, de la liberté, une attention maximale chez des musiciens profondément heureux d’être là — de la spécialiste internationale du cymbalum, Ágnes Szakály, dans le grandiose « Intermezzo », au trombone basse de Sylvain Delvaux et au tuba d’André Gilbert qui, à eux seuls, représentent la Grande Armée en marche dans la folle « Bataille et défaite de Napoléon ».

Et tandis que Kodály plaisante, en 1925, sur cette grotesque défaite, Tchaïkovsky, quarante-cinq ans auparavant, exalte la grandeur de sa patrie face à l’envahisseur impitoyable : une fresque musicale, quinze ans après la publication de Guerre et Paix, qui anéantit la Marseillaise sous un flot de canons (oui, il y a un canon : on en apprend plus ici), de chœurs orthodoxes et patriotiques (« Dieu, sauve ton peuple » et « Dieu, sauve le tsar »), de cloches de la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou… et une orchestration monumentale. Les tempi d’Enrique Mazzola, dangereux car très contrastés (et surtout très rapides au début) n’entretiennent pas une clarté totale dans l’orchestre : certains passages sont confus et tout l’orchestre n’a pas toujours le même tempo dans l’oreille. Mais, me direz-vous, c’est la guerre.

Quel voyage, donc, à travers les campagnes napoléoniennes… Rappelons pour conclure que la construction de la programmation, ce n’est pas seulement la cohérence thématique que nous évoquions auparavant : on apprécie l’absence de plat de résistance dans ce délicieux programme à trois entrées ; on apprécie que la courte durée de ces pièces ait laissé de la place aux présentations et aux discours ; on apprécie également la position de 1812 qui mérite d’autant moins son titre d’ouverture qu’elle clôt à la perfection un concert déjà réjouissant, laissant pour la nuit à venir un sourire béat sur le visage de ses auditeurs.