Un intrus s’est glissé ce soir au concert du Quatuor Danel à la Cité de la Musique. Le violoncelliste Raphaël Paratore, membre du Quatuor Goldmund qui s’est produit quelques heures plus tôt à l’amphithéâtre, vient de rejoindre ses confrères sur scène pour offrir un bis très particulier : c’est sur un instrument à peine achevé, pas encore verni, que le musicien s’apprête à assumer le rôle de deuxième violoncelle dans l’« Adagio » du Quintette en ut de Schubert. Les premiers pizzicati, un peu mats, ne suffisent pas à se faire un avis mais l’instrument soutient largement la comparaison avec ses voisins centenaires dans l’agitation du passage central – alors qu’il a été construit en quelques jours seulement par l’équipe du CLAC (Collectif de Lutherie et d’Archèterie Contemporaines). L’expérience bluffante montre au grand public ce que bien des musiciens professionnels reconnaissent tous les jours dans les arrière-boutiques des ateliers : la lutherie moderne est arrivée depuis quelques années à un tel degré de savoir-faire qu’elle propose désormais d’heureuses alternatives aux meilleurs instruments anciens.

Le Quatuor Danel © Marco Borggreve
Le Quatuor Danel
© Marco Borggreve

Du reste, cet extrait schubertien surprend par la lenteur du tempo choisi. À cette vitesse, le choral des trois voix intermédiaires paraît en souffrance : les lignes ne parviennent pas à se fondre, le cheminement harmonique est difficilement perceptible et la grande forme de l’ouvrage perd en tension. Décision a visiblement été prise de laisser la priorité aux commentaires du premier violon, ce qui est renforcé par les mimiques affectées de Marc Danel. Celles-ci ne seraient pas gênantes si le violoniste montrait son inspiration dans le texte schubertien mais, entre intonation perfectible et inégalité du timbre, il n’est visiblement pas dans un grand jour.

Cela s’explique à la fois peut-être par un souci de santé de l’artiste (qui a usé plusieurs fois de son mouchoir sur scène, concurrençant les traditionnelles quintes de toux de l’assistance) et certainement par l’exigence extrême du programme qui précédait. Le difficile Quatuor n° 4 de Pascal Dusapin qui ouvrait le concert a d’ailleurs été particulièrement bien défendu, depuis l’unisson initial impeccable jusqu’à l’accalmie finale en bribes harmoniques éthérées, en passant par des épisodes conflictuels hautement spectaculaires. Le Quatuor n° 8 de Chostakovitch a ensuite bénéficié du même investissement physique, attrapant l’auditeur à la gorge, tandis que la grande conscience de la forme a permis d’apprécier chaque motif à sa juste place.

Une tendance commence cependant à se dessiner, qui se confirmera dans le très ardu Quatuor op. 131 de Beethoven après l’entracte : l’héritage classique de ces œuvres, leurs parcours harmoniques, leurs articulations précises et leurs phrasés galbés sont laissés de côté au profit d’une vision moderniste, expressionniste, faite de lignes tordues, de contrastes tranchants et de force brute. Si ce show sonore et gestuel donne une vraie puissance aux partitions interprétées, l’auditeur n’en perd pas moins une bonne partie du texte, notamment chez Beethoven : systématiquement atteints en saturant le son, les sommets sont brouillons, les traits se désynchronisent, les appuis sont hétérogènes, les passages de témoin mélodiques connaissent des ratés… Le somptueux « Andante » en variations souffrira particulièrement de cette lecture engagée mais peu méticuleuse.

Les beethovenophiles déçus par cette lecture radicale ne s'en formaliseront pas, ayant bien d’autres occasions d’entendre ce fameux opus 131 dans les mois à venir : signalons par exemple le futur concert des Diotima à la Maison de la Radio ou celui des Strada au Musée Gustave Moreau, sans oublier les Ébène au Festival de Pâques d’Aix-en-Provence. L’année Beethoven ne fait que commencer...

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