À l'occasion d'un anniversaire, on recherche souvent l'inédit. Les programmes proposent des œuvres rares ou confrontent les tubes du répertoire à des pièces inattendues, nous promettant de découvrir ainsi les facettes insoupçonnées d'un compositeur. On croit presque, en somme, que du programme va émerger un compositeur nouveau. On pourrait craindre que ce ressort ne soit épuisé, a fortiori quand le compositeur en question n'est autre que Ludwig van Beethoven. Il arrive cependant, comme cela a été le cas samedi dernier à la Philharmonie, que ces concerts soient l'occasion de découvrir des pièces qui ne sont pas seulement rares, mais injustement négligées.

Sir Simon Rattle © Oliver Helbig
Sir Simon Rattle
© Oliver Helbig

La pièce maîtresse de la soirée était en effet l'unique oratorio de Beethoven : Le Christ au mont des Oliviers, interprété pour l'occasion par le London Symphony Orchestra et son chœur, sous la direction de Sir Simon Rattle. Le livret de Franz Xavier Huber sur lequel est composé l'oratorio est caractérisé par la part importante qu'il accorde aux tourments intérieurs du Christ. Ce dernier est plus représenté comme un homme tourmenté que comme un être de nature divine (à tel point qu'il n'est d'ailleurs pas chanté par une basse, comme le voudrait la tradition, mais par un ténor). Le soliste Pavol Breslik incarne ces divers états d'âme avec force et prestance, animant chaque phrase d'un sentiment différent, tandis que la soprano Elsa Dreisig lui donne la réplique. Le timbre de la soprano s'accorde à merveille avec le rôle du Séraphin. Jusque dans les vocalises les plus virtuoses, la voix domine l'orchestre avec chaleur et clarté, sans jamais se départir d'une élocution parfaite, qualité d'ailleurs commune aux trois solistes. La basse David Soar s'acquitte avec justesse du rôle plus effacé de Pierre, notamment dans le trio final. 

C'est peut-être toutefois le chœur du London Symphony Chorus qui se distingue le plus au cours de la soirée. Le chœur au grand complet (rassemblant plus de 125 chanteurs) fait alterner avec aisance chuchotements et cris. Il se divise avec netteté dans les passages en antiphonie ; ne fait plus qu'un lorsqu'il se mue en foule (turba). À la baguette, Simon Rattle tient les instrumentistes et les chanteurs sous tension. Au sein de l'orchestre, toutes les entrées, notamment dans les passages fugués, sont réalisées avec précision et maîtrise. Les contrastes de masse sont impressionnants et les rapports entre les solistes et l'orchestre équilibrés. De l'introduction glaçante des trombones à l'exultation du chœur final, il semble n'y avoir qu'un seul souffle. 

En première partie de concert, Simon Rattle a proposé une direction très différente du Concerto pour violon « À la mémoire d'un ange ». Alors que son engagement physique était total dans Le Christ au mont des Oliviers, le chef dirige le LSO comme en suspension dans Berg. La violoniste géorgienne Lisa Batiashvili s'acquitte de la partie de soliste avec éclat, se riant des difficultés techniques les plus exigeantes, notamment dans le second mouvement. Le dialogue avec l'orchestre semble cependant décousu, les lignes du violon solo peinant par moments à la fois à s'intégrer et à émerger de la masse. Il faut dire que la lecture que propose Batiashvili, quoique techniquement irréprochable, paraît désincarnée. La violoniste parvient à trouver un timbre à la fois limpide et éthéré, qui convient aux premières pages du concerto. Mais, parce qu'elle perdure au-delà, cette qualité du son confine à un lyrisme terne – en bis, le « Double » de la sarabande de la Partita n° 1 de Johan Sebastian Bach, joué quasi exclusivement à la pointe de l'archet, laissera une impression comparable. L'interprétation de l'œuvre de Berg reste toutefois cohérente tout au long de la partition et n'empêche pas l'orchestre de livrer de très belles pages, en particulier dans les impressionnants relais de timbres du second mouvement, réalisés avec un statisme parfait.

« Beethoven et la modernité » : tel était le thème de ce week-end consacré à la filiation entre Berg et Beethoven. Ce soir, Beethoven en ressort grandi, mais était-ce vraiment l'objectif ? 

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