Pour le premier dimanche du Festival de Pâques d’Aix-en-Provence, il fallait avoir le cœur bien accroché. Après une journée d’immersion au Camp des Milles entre tables rondes, concerts et visite du site, le festivalier, envahi de réflexions historiques, finissait son week-end avec le Requiem de Verdi. Une journée en mémoire des morts à la résonance particulièrement marquée en ces temps pour le moins troublés.

Revenons rapidement sur cette journée pour bien comprendre l’état d’esprit avec lequel l’auditeur entrera dans le Grand Théâtre de Provence le soir venu. C’est dans l’ambiance très attentive de la salle de conférence du Camp des Milles, camp d’internement puis de transit et de déportation pendant la première moitié de la Seconde Guerre mondiale, que se déroulent les événements. Un spectateur pourrait entendre les mouches voler s’il n’était pas captivé par les deux tables rondes animées par Alain Cabras : Jacques Attali et Bernard Foccroulle établissent d’intéressants parallèles entre musique et société avant que Delphine Horvilleur et Laurent Berger ne débattent sur les notions d’engagement et de mémoire.
Un concert de musique de chambre suit chaque conférence. Le premier d’entre eux est la curiosité de la journée : Renaud Capuçon, Paul Zientara, Krzysztof Michalski et le Quatuor Fidelio interprètent des œuvres de Krása, Schulhoff, Klein et Ullmann. Toutes ces pages ont en commun d’avoir été écrites et créées à Terezin, un camp utilisé comme vitrine auprès du monde par la propagande nazie pour dissimuler la vraie nature de ces lieux. Sans connaître leur contexte d’écriture, difficile d’imaginer que ces partitions sont issues de telles circonstances : les mouvements rapides sont très souvent enjoués, tandis que les mouvements lents stimulent davantage la projection rétrospective. Le moment fort du concert est le Quatuor à cordes n° 3 d’Ullmann, magnifiquement servi par l’engagement et le lyrisme des Fidelio. Capuçon, Zientara et Michalski clôtureront l’après-midi avec l’arrangement pour trio à cordes des Variations Goldberg par Sitkovetsky. Le silence qui suit cette exécution est éloquent.
Le choix du Requiem de Verdi pourrait paraître outrancier après une telle commémoration, mais ce serait oublier que c’est cette œuvre qui a été jouée par l’orchestre du camp de Terezin lors de la venue de la Croix-Rouge sur place. Le début de l’« Introït » prolonge par ailleurs cette atmosphère silencieuse à la sortie des Milles : souplement conduits par Gianandrea Noseda, les violoncelles de l’Orchestre de l’Opéra de Zurich lancent idéalement l’œuvre, tout en recueillement et en respiration.
La précision des cuivres dans le « Dies iræ », le phrasé du basson au début du « Quid sum miser », l’émouvante douceur de la couleur orchestrale à la fin de l’« Offertoire » : voilà malheureusement tout ce que l’on peut dire de l’orchestre car le reste du temps, on l’entend à peine. Dès le « Kyrie », le problème majeur de l’interprétation du soir se pose : les chanteurs interviennent chacun leur tour avec un volume sonore qui emplit la salle jusque dans ses moindres recoins, éclipsant l’orchestre et réduisant par là-même l’intérêt de l’œuvre, transformée en suite de numéros souvent pris à un tempo rapide sans beaucoup de progression.
Le chœur, plus puissant, réussit à passer le mur du son. Volontiers vibré dès ses premières interventions, scellant le parti pris opératique de la proposition, sa puissance dans le « Dies iræ » sait évoluer vers des nuances plus piano, avec quelques passages presque chuchotés au cours du « Libera me », et se montre précis dans le « Sanctus ».
Quant aux chanteurs solistes, leur attitude est presque comique tant elle conforte les stéréotypes : Alexander Vinogradov est une basse extrêmement sobre qui ne se permettra de sourire qu’au moment des saluts, Joseph Calleja est un ténor qui saute sur le pupitre lors de ces interventions, grand sourire de bravoure aux lèvres, tandis qu'Agnieszka Rehlis et Marine Rebeka rivalisent de paillettes qui paraissent en léger décalage après une telle journée.
Ce quatuor, dont les interventions simultanées tournent à la surenchère de décibels, se révèle disparate lors des interventions solistes et des duos et trios. Joseph Calleja s’évertue à chanter à pleine puissance sans relâche, au détriment de la poésie de certains passages, écrasant l’« Hostias » autant que ses collègues. Sa manie de presser le tempo semble dissimuler un certain manque de souffle et un registre aigu chancelant. Incarnant l’autre versant des registres intermédiaires, Agnieszka Rehlis est une alto au phrasé et à la diction étudiés, mais le timbre lui-même semble parfois trop travaillé. On suit avec attention et intérêt ses interventions sans être véritablement ému.
Dans ce contexte, on trouve son bonheur chez les extrêmes. Alexander Vinogradov n’est pas toujours d’une puissance à faire trembler les murs du théâtre, mais sa prononciation sait appuyer où il faut (le mot « mors » du « Mors stupebit », sifflant comme un serpent, fait dresser les cheveux sur les têtes) et son phrasé lui permet de mener des numéros entiers, en particulier le « Confutatis » au legato délicieux. Enfin, Marine Rebeka réussit le tour de force de nous faire penser à toutes les grandes héroïnes verdiennes : Elisabeth de Valois, puis Violetta, puis Aïda et de nouveau Elisabeth, avec une facilité technique déconcertante et un timbre velouté sur toute sa tessiture. Tragédienne hors pair, elle réussit à incarner le « Libera me » avec un minimum de gestes, grâce à une prosodie parfaite et une musicalité sans préciosité. Nous voilà enfin touché après une heure trente de musique.
Le déplacement de Pierre a été pris en charge par le Festival de Pâques d'Aix-en-Provence.


