En janvier 2020, tous les mélomanes parisiens sont occupés à la Biennale de Quatuors à cordes organisée par la Philharmonie. Tous ? Non ! Car un petit auditorium situé sous la pyramide du Louvre résiste encore et toujours à l’offensive chambriste de la Porte de Pantin. Saluons dès à présent le travail de son irréductible programmateur, Laurent Muraro, qui entretient intelligemment un partenariat fructueux avec la Chapelle Musicale Reine Elisabeth. C’est grâce à la relation tissée avec cette institution belge, fameux incubateur de talents, que les spectateurs du Louvre ont ce soir la possibilité de découvrir le jeune Rolston Quartet, méconnu du public français et pourtant prometteur – en atteste un premier disque fort réussi, enregistré récemment en compagnie de deux célèbres mentors également sur scène ce soir, Miguel da Silva et Gary Hoffman.

Le Rolston Quartet © Bo Huang Photography
Le Rolston Quartet
© Bo Huang Photography

La première œuvre de la soirée fait office de mise en bouche. Le sextuor extrait du Capriccio de Strauss montre un collectif extrêmement bien en place, aux motifs fondateurs nettement dessinés, au tissu sonore dense, serré et équilibré – quitte à lasser par un manque de variété dans les couleurs et d’éloquence dans le phrasé.

Les choses sérieuses commencent avec Souvenir de Florence. Le chef-d’œuvre de Tchaïkovski met en évidence la virtuosité de chaque membre du groupe. Au premier violon, Luri Lee réalise une performance éblouissante, tous les redoutables traits techniques, sans exception, étant enlevés avec brio. Ajoutez à cela une intensité et une chaleur du timbre exceptionnelles, un dosage expressif mais jamais exubérant du vibrato, une façon de faire vivre les mélodies de l’intérieur, sans surjeu ni geste inutilement directif dans cet ensemble bien rodé, et vous obtenez la recette du parfait partenaire de musique de chambre – même si les intentions, notamment dans le timbre, restent relativement égales et peu aventureuses. Si le violoncelle de Joshua Halpern montre un lyrisme plus varié et un sens bienvenu du rubato pour se distinguer dans ses chants, l’alto de Hezekiah Leung reste quant à lui brut de décoffrage ; mais quelle puissance, quel volume dans ses excursions en solo !

Le contraste est cependant important avec des « invités » qui ne partagent pas tout à fait cette esthétique chambriste pleine et intense : cela se remarque peu pour Miguel da Silva dont l’alto racé, aux pattes de velours, sait hausser le ton quand il faut ; Gary Hoffman restera en revanche effacé tout au long de l’ouvrage. Mais l'expérimenté violoncelliste n'est peut-être pas le plus à blâmer. Dans l’acoustique confortable de l’auditorium, les Rolston auraient pu explorer des dynamiques autrement plus confidentielles, des couleurs moins franches, pour donner à la partition de Tchaïkovski tout son relief et ses contrastes ; le passage central du mouvement lent, si inattendu dans son caractère fantastique, s'est par exemple avéré trop concret pour surprendre ce soir.

Ces réserves seront oubliées dès le retour de l’entracte. Da Silva et Hoffman initient un changement de texture, s’emparant cette fois-ci des parties d’alto 1 et de violoncelle 1, esquissant une marche initiale mystérieuse, à la fois pesante et impalpable. Le reste de La Nuit transfigurée sera un sommet continu de théâtralité et de drame chambriste. On retrouve l’équilibre et la précision des motifs de Capriccio associés à la virtuosité individuelle admirée dans Tchaïkovski, mais avec cette âme supplémentaire qui n’appartient qu’à la partition bouleversante de Schönberg. 

Si elle constitue le plus puissant duo d’amour de l’histoire de la musique de chambre, l’œuvre peut pourtant rapidement tourner court sous l'archet d'interprètes peu consciencieux : ses changements de tempo progressifs ou brusques, ses fins de phrase taillées au cordeau, son désordre organisé ou ses éclaircies harmoniques soudaines sont autant d’effets ultra précis qui nécessitent un travail minutieux. Or tout est juste dans le jeu des Rolston et de leurs mentors, qui ajoutent à la perfection de l’exécution une émotion palpable, du tumulte de la première partie aux étincelles tendres de la deuxième. Mené par un Gary Hoffman désormais dans son élément, le choral qui annonce l'heureux dénouement rayonne comme rarement. Quand les harmoniques conclusifs achèveront leur résonance, le silence recueilli et admiratif du public sera des plus éloquents. Les lumières de la nuit étoilée schönbergienne brilleront longtemps après les dernières notes.

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