« On n’a pas tous les jours vingt ans », dira François-Xavier Roth en conclusion du concert-anniversaire de son orchestre Les Siècles devant le public plutôt clairsemé du Théâtre des Champs-Élysées. Le chef fera justement observer que peu de formations auraient été capables d’un programme aussi copieux et exigeant (pour les musiciens) que celui de ce soir. De fait, en dehors de quelques minuscules scories, Les Siècles et leur chef fondateur se sont couverts de gloire avec une affiche exclusivement française.

François-Xavier Roth et Les Siècles au Théâtre des Champs-Élysées
© Cyprien Tollet

Le Prélude à l’après-midi d’un faune commence un peu surexposé, le solo de flûte et les premières mesures sonnent un peu sec, mais le mélange entre les timbres finit par s’opérer sous une houlette allante qui évite les langueurs et lenteurs qui engluent trop souvent la sensualité de ce faune.

Arrive la première suite du ballet Namouna (1882) de Lalo, jadis au programme des concerts dominicaux, aujourd’hui complètement oubliée : Roth et Les Siècles se sont rappelés que Lalo est né à Lille, il y a 200 ans, le 27 janvier 1823. Et le tribut qu’ils paient à ce bicentenaire est tout sauf anodin : en écoutant l’orchestre de Lalo, en particulier ses vents dans des alliages de timbres si caractéristiques – on les retrouve dans toute l’œuvre symphonique du Nordiste, notamment dans son unique Symphonie en sol mineur, si injustement négligée –, on savoure d’abord le fruité et la verdeur des bois des Siècles et la direction énergique autant qu’élégante de Roth. On confirme avec Debussy : « Parmi trop de stupides ballets, il y eut une manière de chef-d'œuvre : la Namouna d'Édouard Lalo. On ne sait quelle sourde férocité l'a enterrée si profondément que personne n'en parle plus... C'est triste pour la musique. »

La première partie s’achève avec un feu d’artifice : a-t-on jamais entendu plus incandescente bacchanale finale de la deuxième suite de Bacchus et Ariane de Roussel ? C’est tout l’art d’un chef qui ne cherche pas l’effet facile, qui détaille avec gourmandise mais sans traîner les sept épisodes de la suite, et qui embrase son orchestre gorgé de couleurs !

La seconde partie s’ouvre avec une œuvre contemporaine de Namouna et encore plus rare au disque comme au concert : les Scènes alsaciennes de Massenet. Clin d’œil aux origines mulhousiennes de la famille Roth ? On eût parlé jadis de « pièces de genre », ces tableautins joliment orchestrés – Massenet a laissé pas moins de sept suites de Scènes tour à tour pittoresques, hongroises, napolitaines, etc. Musiques agréablement décoratives, inspirées de thèmes populaires (ici tambour militaire et fanfare au balcon dans la dernière scène « Dimanche soir »). François-Xavier Roth ne s’attarde pas, file droit, et c’est très bien comme cela.

François-Xavier Roth et Les Siècles saluent les spectateurs de leurs 20 ans
© Cyprien Tollet

On se dit que s’il fallait illustrer la différence entre le bon faiseur et le génie, Roth et Les Siècles n’auraient pu mieux faire que faire succéder Dukas et Ravel à Massenet. Avec deux tubes de surcroît : L’Apprenti sorcier manquera peut-être un peu d’ombre et de mystère, de contrastes aussi, mais le bonheur d’entendre le son clair et charnu du basson français, devenu si rare même dans les formations hexagonales, le foisonnement d’une phalange irrésistiblement entraînée dans le grand geste chorégraphique du chef (Fantasia es-tu là ?) balaient toute réticence.

Le temps de réaccorder l’orchestre, de faire reprendre leurs esprits aux musiciens, François-Xavier Roth enchaîne avec une Valse de Ravel qui naît dans le murmure des contrebasses, s’anime d’une pulsion irrésistible, d’abord liquide, ductile, puis de plus en plus féroce, sans que jamais la transparence, la poésie des timbres de cette fabuleuse phalange ne soient mises à mal. On est happés, pris à la gorge jusqu’au vertige de l’anéantissement final. On applaudit à tout rompre l’orchestre et le chef, qui ont le succès modeste. On se quittera dans le presque silence de l’Adagietto de L’Arlésienne de Bizet, convaincus que grâce aux Siècles – et tout ce qu’ils ont apporté d’innovations dans la relation avec le public, d’ouverture sur les répertoires, les instruments, l’interprétation – la vie musicale française s’est considérablement enrichie.

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