Pour renouer avec une ancienne tradition de récitals qui a vu se succéder sur sa scène Horne, Crespin, Prey ou encore Raimondi ; le théâtre de l’Athénée proposait un lundi musical en compagnie du baryton Stéphane Degout et du pianiste Cédric Tiberghien. Une soirée essentiellement centrée autour de la Mélodie française de la première moitié du XXème siècle. Entre une première partie consacrée à Francis Poulenc et une seconde à la compositrice contemporaine Kaija Saariaho et à Maurice Ravel, nous avions ici de quoi sortir de la relative morosité et du conformisme de la programmation musicale actuelle. Les spectateurs de ce premier des Lundis musicaux de l’Athénée ont eu droit à un récital comme on en voit plus : simple, intime, tout plein de poésie et riche en surprises.

Stéphane Degout © Julien Benhamou
Stéphane Degout
© Julien Benhamou
Qui d’autre que Stéphane Degout pour faire vivre avec autant de talent ces mélodies françaises ? Quel autre chanteur parvient aujourd’hui à présenter avec autant de richesse les images évoquées dans ces mélodies ? Les animaux du bestiaire d’après Apollinaire, la poésie d’Evariste de Parny, le cygne, le paon, la pintade : rien ne lui résiste. Sens irréprochable du mot, diction au cordeau, élégance et parfait dosage des notes grivoises des partitions auront été ses maîtres mots. Mais il serait bien injuste d’écarter le complice de cette soirée : le pianiste Cédric Tiberghien. Élégance du phrasé, attention constante aux nuances et à l’équilibre avec la voix, virtuosité et style particulièrement soigné permettent d’écarter définitivement l’idée d’un simple accompagnateur. Nous avions ici un véritable complice, un alter ego de la voix avec qui s’opérait un dialogue magnifiquement équilibré.

Dans la première partie le duo parvient à surmonter toutes les exigences de la musique de Poulenc. Le voyage dans les terres poétiques d’Apollinaire est une véritable pépite : animaux délicats du Bestiaire, poète lyrique de Montparnasse, son plus Jazz de Hyde Park, alternance des caractères et ambiances des Calligrammes et des Quatre Poèmes comblent l’écoute. Dans les Banalités, Hôtel est marqué par une langueur dans le chant s’inscrivant totalement dans l’esprit du texte. Le Voyage à Paris est grivois et allant. Les Sanglots viennent conclure dans une touche noire et lyrique la première partie.

Cédric Tiberghien © Jean-Baptiste Millot
Cédric Tiberghien
© Jean-Baptiste Millot
Le point d’orgue de la soirée aura été, sans doute, l’enchaînement de la partition Cendres (1998) de Kaija Saariaho (née en 1952) avec les Chansons madécasses de Ravel. Pas de voix dans la première partition mais un trio entre le piano, la flûte (Matteo Cesari) et le violoncelle (Alexis Descharmes) qui vient précéder avec une grande cohérence la musique de Ravel. Le tremolo du violoncelle et ses sons harmoniques, les sons soufflés de la flûte sont autant de points de rencontre entre les deux univers musicaux permettant une très belle continuité d’écoute. Dans les Chansons madécasses, Nahandove balance entre sensualité, évocation riche d’images et superbe dialogue entre les instrumentistes. Aoua est marqué par un magnifique crescendo dramatique soutenu au violoncelle et au piano et dans lequel le chanteur trouve toute sa place. Il est doux s’avère troublant et transporte les auditeurs dans une toute autre dimension. Dans la dernière pièce du programme, les Histoires naturelles, le piano et la voix font alterner avec malice les images d’un paon aussi ridicule qu’attachant, un grillon, un cygne plein de noblesse et d’humour et une pintade totalement rageuse.

Alors disons-le : qu’il est agréable d’être embarqué dans un voyage ou l’on arrête le temps, ou l’on jongle entre passé et présent. Qu’il est plaisant de revenir parfois aux fondamentaux : une voix et un piano (auxquels viendront s’ajouter une flûte et un violoncelle). Quel bonheur, enfin, de voir sa curiosité attisée et satisfaite ainsi que de se laisser bousculer hors de sa zone de confort habituelle. Tous les éloges iront donc aux quatre artistes du jour pour l’audace de la proposition. Bravo pour avoir osé ce programme, pour l’avoir aussi bien pensé et organisé et surtout, pour l’avoir assumé avec autant de talent. En cette période de pollution de l’air, la bouffée d’oxygène offerte par ce récital était décidément bien précieuse.