Sunwook Kim s’avance d’un pas décidé sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées. Il est à peine assis que la première des Scènes d’enfants de Schumann a déjà commencé, de manière si précipitée que les deux mains ne sont pas immédiatement ensemble. On ne le sait pas encore, mais le pianiste coréen est en train de nous refaire le coup de son récital de la saison dernière : à une première partie bousculée qui laissera dubitatif succédera une révélation schubertienne bouleversante.

Loin de l’esprit demandé par Schumann, qui précise explicitement qu’il s’agit du « regard rétrospectif d’un adulte vers ses premières années », le pianiste coréen ne trouve pas la hauteur de vue nécessaire dans ces Scènes d’enfants. C’est d’autant plus dommage que par moments, il trouve le rubato juste, avec quelques pianos feutrés qui interpellent. Ces moments de grâce sont si rares et aléatoires qu’ils semblent survenir comme par accident, à mesure que les reprises s’enchainent, pour finalement se stabiliser dans les dernières mesures de la treizième saynète… qui est aussi la dernière.
À défaut de plonger dans une sonorité moirée propice au souvenir et aux évocations, on admire la technique du musicien. Sa gestion très parcimonieuse de la pédale et son toucher analytique précis ont le mérite d’une clarté polyphonique impeccable. Si la célèbre « Rêverie » n’a absolument rien d’onirique, il est rare de pouvoir en disséquer si nettement les lignes. Les quelques passages virtuoses qui jalonnent le recueil témoignent d’une rigueur digitale remarquable, à l’image des rythmes en contretemps du « Cavalier sur le cheval de bois ».
Ces doigts déliés se marient plus naturellement avec la Sonate n° 21 « Waldstein » de Beethoven. L’artiste s’empresse à nouveau de débuter le premier mouvement, mais cela sert la vitalité doucement fourmillante de cet « Allegro con brio ». Kim développe en parallèle de son activité pianistique une carrière de chef d’orchestre : la manière presque orchestrale qu’il a d’envisager ce mouvement donne envie de l’écouter dans ce rôle. La clarté de la forme est lumineuse, la sobriété d’effets sert le style classique et la conclusion sonne comme la grande cadence d’un concertiste.
Le début du mouvement lent voit la sonorité brillante de l’instrument évoluer vers une atmosphère plus planante idoine. Il commence à nous engourdir quand, tout à coup, le chant de la main gauche, aussi verticale que péremptoire, brise la magie de la texture sonore. La conduite des phrases est intéressante, mais le charme est rompu. La transition vers le finale, très bien menée car englobant insensiblement les deux derniers mouvements à la manière des dernières sonates du compositeur, nous ramène à la virtuosité d’un musicien engagé maîtrisant complètement le clavier.
Au retour de l'entracte, le récital passe dans une autre dimension, Kim montrant sa prédilection pour la musique de Schubert dans son avant-dernière sonate. C’est le même pianiste, mais absolument pas le même musicien. Les bras s’assouplissent, les phrases s’arrondissent avec une exquise sensibilité, la sonorité s’enrichit, se creuse… On a une pensée pour les spectateurs qui découvrent l’œuvre à cette occasion, et qui certainement s’en souviendront toute leur vie tant la réalisation est superlative.
Des pages et des pages ne suffiraient pas à rendre compte de l’évidence des piano subito du premier mouvement, qui sont comme une surprise attendue avidement tant ils participent d’un phrasé mêlant inextricablement ruptures et grandes lignes. Ces ruptures se feront déchirantes dans les accords sforzando au cœur d’un « Andantino » à la désolation irrésistible.
Le début du « Scherzo », où les mains du pianiste se transforment en pattes de chat pour créer des accords légers et fins tout en rebond moelleux, contraste sans brutalité avec l’ambiance précédente, avant que le « Trio » n’apporte un nouvel éclairage. La main gauche, responsable de la basse et de la partie de dessus, évolue sereinement autour du remplissage harmonique de la main droite et anime le passage au gré d’une progression de nuance éloquente. Jusqu’au détaché du finale, qui auparavant avait impressionné en tant qu'opération technique et qui ici se remarque par son évidence dans le phrasé : tout aura participé à un geste artistique achevé.
L’Impromptu op. 90 n° 3 du même Schubert, puis l’Intermezzo op. 118 n° 2 de Brahms donnés en bis apportent toute la rêverie qui manquaient aux Scènes d’enfants, certes sans leur innocence caractéristique mais avec une profondeur de son ouvrant sur des univers infinis… Vivement la seconde partie du prochain récital de Sunwook Kim !
Ce récital a été organisé par Piano****.


