En passant par les détours Schubertiens de la Fantaisie en ut Majeur et le romantisme cynique, à fleur de peau, des vingt-quatre préludes Op. 28 de Chopin, Cédric Tiberghien nous emporte dans un univers onirique, où lui-même navigue au gré de ses impressions et du flot des sentiments éphémères propres à l’instant du concert. Entrecoupés par une rapide contextualisation des œuvres et leur mise en perspective au sein d’un projet musical cohérent – ayant le voyage pour thème –, ses choix interprétatifs ne prendront que plus de relief.

Cédric Tiberghien © Benjamin Ealovega
Cédric Tiberghien
© Benjamin Ealovega

La Fantaisie Wanderer de Schubert ouvre le concert sur une tragédie héroïque et picaresque, celle d’un homme s’offrant à son destin malgré les écueils que lui réserve son épopée. Œuvre résolument transgressive pour son siècle et qui inspirera la Sonate en Si mineur de Franz Liszt, elle s’articule autour du thème du lied portant le même nom, chacune de ses reprises, modulations, chacun de ses développements illustrant musicalement le périple d’un voyageur dépressif qui va chercher dans un ailleurs ce que l’âme ne peut trouver ici.

L’Allegro Con Fuoco, sous les doigts du pianiste français, est éminent, déterminé, tout en conservant cet allant, cette joie de vivre caractéristique des jeunes gens dont les interrogations n’entravent jamais leurs élans dans la partie centrale, suggérant une promenade bucolique et insouciante. L’Adagio s’ouvre de manière contemplative, comme une prière visant à s’attirer les grâces des cieux. Par la suite, Cédric Tiberghien nous emporte dans un tourbillon des passions à la fois profond et intime, comme le déroulement sous nos yeux d’une odyssée sombre et héroïque. Dans le Scherzo, il continue de tisser un fil, celui d’une traversée chaotique, tumultueuse mais toujours heureuse et pleine d’espoir lorsque le thème revient, avant une progression à caractère toujours chevaleresque, exaltante et dramatique conçue comme la résolution de ce troisième mouvement.

Les accords d’ouverture de l’Allegro, progressent de manière vertigineuse, haletante en ne sacrifiant nullement la profondeur tel un véritable baryton. La ligne principale progresse avec une ferveur toute héroïque, sans jamais tomber dans la virtuosité pure, et sa mise en exergue du rythme, lors des ponts musicaux, donne l’image d’un héros qui court vers sa fortune, sans pouvoir maîtriser le cours des événements, mais toutefois sans jamais renier son caractère.

Cédric Tiberghien propose une lecture assurément personnelle, à la fois profonde et intimiste ; aussi différente soit-elle des légendaires gravures si chères aux Schubertiens d’Alfred Brendel, elle n'en constitue pas moins une version de référence à nos yeux. Un véritable tour de force tant la tâche était ardue !

Composés dans un « état de transe » lors de son voyage sur l’île de Majorque avec George Sand, les préludes de Chopin représentent les errements, les atermoiements et les états d’une âme en peine et en proie à un « Spleen » amer, mélancolique et langoureux, que le temps pluvieux et capricieux peine à adoucir.

Si son usage du rubato – mais ceci vaut pour de nombreux pianistes de nos jours – ne permet pas pleinement de laisser respirer la phrase, de restituer ce « bel canto » haletant si cher au compositeur polonais, Cédric Tiberghien ne propose pas moins une vision moderne et sensible de cette œuvre, où son toucher délicat s’exprime judicieusement pour créer tour à tour différentes atmosphères, textures et couleurs.

Il souligne dans son commentaire préliminaire la volonté de Chopin de rendre hommage à Bach, lui qui fut le premier à explorer l'intégralité du spectre des tonalités dans le Clavier bien tempéré. Là se devine peut-être l'approche du pianiste face à cette œuvre. En effet, par une très belle indépendance des mains, des variations de touchers et un soin particulier porté à souligner la profondeur de ces pièces, Cédric Tiberghien se fait un véritable organiste romantique dans le Largo en mi majeur où son discours devient très choral, avant que celui-ci ne se développe à la manière d’une fugue dans le Molto agitato en sol mineur. Il excelle enfin dans les pièces intimistes ou celles à l’atmosphère aquatique, lointaine et déjà impressionniste, comme dans le Lento assai en si mineur, véritable prière intérieure, ou encore le Moderato en fa majeur, aux accents debussystes, où sa transition éthérée symbolise la profession d’amour d’un amant éperdu à sa bien-aimée.

Enfin, pour clore un voyage hypnotique, mystérieux, parfois même mystique ou métaphysique, Cédric Tiberghien nous plonge dans l’univers ésotérique et mythique du prélude La Cathédrale engloutie de Claude Debussy, où fondant la mélodie grâce à un jeu de pédale subtil et continu, comme les navires enveloppés dans une véritable brume, il nous laisse, enfin, en retenant le dernier accord jusqu’à l’extrême, décider du sens du voyage que nous avons rêvé éveillé.

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